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en Sciences Economiques et Sociales
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Au vu du paragraphe précédent, une politique sociale européenne aurait tellement d'avantages qu'on se demande bien pourquoi elle n'a pas déjà été instaurée ! En fait, une telle entreprise est extrêmement compliquée, d'abord parce qu'elle suppose une solidarité européenne qui ne va pas de soi, ensuite parce que le "modèle social européen" recouvre en fait des modèles nationaux très différents.
La solidarité européenne ne va pas de soi. Une politique sociale commune implique toujours une certaine redistribution des revenus entre les travailleurs européens. On a dit plus haut qu'une telle redistribution pourrait diffuser un sentiment de solidarité, ce qui est vrai, mais il faut aussi dire qu'elle suppose aussi au préalable, un certain sentiment de solidarité. Vous avez vu dans le chapitre 5 que la redistribution liée à la protection sociale, parce qu'elle fait toujours des "gagnants" et des "perdants", crée des tensions à l'intérieur des communautés nationales. On imagine volontiers que ces tensions seraient encore plus vives s'il s'agissait de redistribution à l'échelle de l'Europe : si un riche salarié français supporte avec réticence de financer la protection sociale des chômeurs français, que dira-t-il si on lui impose de financer la lutte contre la pauvreté dans un autre pays européen ?
La différence entre les niveaux de protection et les risques couverts. Les systèmes de protection sociale diffèrent considérablement à travers l'Europe, et ils diffèrent notamment sur l'objet de la protection sociale : quels risques couvre-t-on et quel niveau de protection accorde-t-on ? Dire que les risques couverts ne sont pas les mêmes, cela veut dire aussi que les prestations sociales ne sont pas versées pour les mêmes raisons d'un pays à l'autre. Par exemple, les prestations familiales françaises (allocations familiales et quotient familial qui ont un objectif nataliste) n'ont pas leur équivalent partout en Europe. A l'inverse, en Suède un des objectifs de la politqiue familiale est d'assurer la participation des femmes au marché du travail et l'égalité homme/femme : d'où l'importance des congés parentaux accordés à l'homme ou à la femme lors d'une naissance. Le niveau de protection sociale peut aussi varier, c'est-à-dire que la prestation peut être plus ou moins généreuse. L'indemnisation du chômage en France est par exemple plus élevée qu'au Royaume Uni , tant en durée que par rapport au salaire d'origine.Toutefois, en Belgique, la durée d'indemnisation est illimitée ce qui n'est pas le cas en France. Il est donc difficile d'harmoniser des systèmes de protection sociale qui n'ont pas les mêmes objectifs et qui n'accordent pas toujours la même valeur à la protection sociale. Quel modèle national servira de référence au modèle européen ? Chaque pays voudrait que ce soit le sien, ce qui est évidemment impossible.
Les différences entre les modes de financement et les types de redistribution. On a vu que le financement de la protection sociale influait sur la compétitivité des entreprises, mais il constitue aussi un système de redistribution, des biens portants vers les malades, des actifs vers les retraités, des riches vers les pauvres, … (voir le chapitre 5). Des différences entre les modes de financement impliquent donc souvent des différences dans la redistribution opérée. Par exemple, les retraites britanniques sont, pour un grande part, dispensées par des régimes d'entreprises ou individuels : le salarié cotise à un fonds de pension choisi par son entreprise ou par lui-même. La redistribution effectuée par le financement des retraites s'exercent alors principalement entre les clients du fonds de pension, pas au-delà. Si le régime de retraite est unique, comme en Suède, alors la redistribution se fait entre tous les actifs et retraités affiliés à ce régime de retraite, soit l'essentiel de la population. La redistribution est alors de bien plus grande ampleur, la solidarité bien plus large. Choisir un système de protection sociale, un mode financement, c'est donc aussi choisir de qui est-on solidaire : de ses collègues d'entreprises ? Des autres clients du fonds de pensions ? Des personnes d'un même secteur professionnel ? De tous les salariés ? De tous les actifs ? Il est évident que la réponse à cette question varie selon les pays européens, qu'elle varie même dans un pays selon l'époque ou selon la branche de la protection sociale (vieillesse, maladie, Chômage, pauvreté, …), ce qui rend là encore très difficile la définition d'un "modèle social européen" et la construction d'une politique commune.
Quels que soient les avantages structurels qu'elle procure, une politique sociale européenne suppose donc un gros effort d'harmonisation dans des domaines fondamentaux pour la vie des individus. La tâche est donc ardue et c'est pour cela que les avancées en la matière sont nulles, et que les constructeurs de l'Europe n'en ont pas fait jusqu'à présent une priorité.
Pour conclure ce paragraphe, on peut souligner le paradoxe de la politique sociale, et au-delà des politiques structurelles européennes. Dans une Europe économiquement intégrée, elles sont d'autant plus nécessaires et efficaces que les pays sont différents, mais ce sont précisément ces différences qui les rendent si difficiles à construire.