3.3.2 - Mais l'inégalité peut aussi décourager l'effort individuel et nuire ainsi à la croissance économique.
- Page mise à jour le : 13-02-2010
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Il peut paraître paradoxal, au vu de ce qu'on a dit précédemment, de soutenir que l'inégalité décourage l'effort individuel. Il y a pourtant des arguments forts qui peuvent être avancés à l'appui de cette thèse :
- L'inégalité, quand elle est injuste, décourage l'effort bien plus qu'elle ne le favorise. Ainsi, soutenir que les inégalités de revenus sont la récompense de l'efficacité du travail, c'est supposer que toutes ces inégalités sont justifiées par des écarts de productivité entre travailleurs. Or, c'est bien loin d'être le cas en réalité. D'abord parce qu'il est très difficile de mesurer la productivité individuelle d'un travailleur : l'efficacité d'un individu dépend du travail des autres et il n'est pas toujours possible de distinguer la part de chacun. Ainsi, la vitesse de travail d'un ouvrier sur une chaîne de montage dépend de celle de ses collègues, par définition. Ensuite, et c'est d'ailleurs la conséquence de cette difficulté d'apprécier la productivité individuelle, les rémunérations sont pour une bonne part arbitraires, et dépendent de l'histoire, des habitudes, des rapports de force. Il est donc plus que probable que des inégalités n'aient aucune justification économique. Par exemple, l'écart de traitement entre un professeur certifié et un professeur agrégé n'est sans doute pas fondé sur une différence d'efficacité pédagogique. Dans ce cas, les inégalités sont donc injustifiées et ceux qu'elles défavorisent peuvent se sentir floués et découragés.
- L'inégalité n'a aucune vertu économique s'il n'y a pas égalité des chances. C'est une condition trop souvent oubliée de l'efficacité économique des inégalités. En effet, si on veut, par les inégalités de revenus, susciter une émulation entre les individus pour sélectionner les plus capables et les plus méritants, encore faut-il s'assurer que la compétition est réellement ouverte et équitable. Autrement dit, la première condition de l'efficacité économique est … l'égalité des chances, la mobilité sociale. Or, on a vu que celle-ci est assez limitée dans nos sociétés modernes, ce qui peut faire douter de l'efficacité des inégalités
- L'inégalité décourage l'effort individuel si les rémunérations les plus basses sont trop faibles. L'inégalité permet de récompenser l'excellence, c'est entendu, mais ce n'est pas parce qu'un travailleur n'est pas parmi les meilleurs de sa catégorie qu'il a forcément démérité. Par exemple, les smicards qui sont au bas de l'échelle des salaires en raison de leur faible qualification ou de leur peu d'expérience ne sont pas pour autant de mauvais travailleurs. Si le SMIC est trop faible, il peut là encore en résulter un sentiment d'injustice très démobilisateur.
- Une certaine égalité de revenu est nécessaire pour assurer la qualité de la main d'œuvre et donc sa productivité. Par exemple, une distribution relativement égale des revenus permet à chaque famille de disposer d'un logement décent et avec un minimum de confort, ce qui favorise la qualité des études des enfants et donc le niveau de qualification des travailleurs. De même, garantir un revenu minimum suffisant à chacun peut permettre un accès plus général au système de soin, et donc améliorer la santé de la population et, indirectement, la productivité du travail (en réduisant l'absentéisme, en limitant les maladies professionnelles, …).
Que conclure de cette présentation de l'efficacité éventuelle des inégalités pour la croissance ? Au fond, le débat est sans doute d'abord politique : quelle croissance veut-on ? une croissance rapide quelles que soient les inégalités qui l'accompagnent, une diminution des inégalités au risque d'un ralentissement de la croissance ? Les alternatives sont nombreuses et le choix ne devrait relever que d'un débat collectif, un débat politique au vrai sens du terme. Il faudrait arriver à mettre sur pied un système fiscal qui permette à la fois de ne pas trop perturber les mécanismes du marché et les incitations qu'il offre aux individus et de dégager des ressources publiques suffisantes pour lutter contre les inégalités considérées comme injustes par la société.
En conclusion de ce chapitre, on peut souligner que la tension entre l'idéal égalitaire et l'existence d'inégalités est inhérente aux démocraties. Celles-ci ont sans cesse à réfléchir et à débattre sur comment réduire cette tension. Mais la solution ne peut être définitive et le consensus est toujours à reconstruire car les inégalités comme les valeurs qui sous-tendent l'idéal égalitaire se transforment au cours du temps, composant ainsi le changement social.