1.3.4 - La montée de l'individualisme rend plus difficile le fonctionnement des instances d'intégration sociale.
- Page mise à jour le : 19-06-2009
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Tout le monde semble s'entendre aujourd'hui pour dire que les sociétés modernes sont individualistes – on dit même parfois que la civilisation occidentale a "inventé" l'individualisme. Mais la signification exacte de cette montée de l'individualisme n'est pas toujours très claire. De même, on convient généralement de ce que cet individualisme menace la cohésion sociale, mais sans préciser par quels mécanismes. C'est donc à ces questions que nous allons essayer de répondre maintenant. Nous montrerons aussi que l'individualisme n'est pas forcément un phénomène négatif, même du point de vue de l'intégration sociale.
- Les liens familiaux fragilisés par l'individualisme. La réduction de la taille des familles, conséquence des divorces et du plus petit nombre d'enfants, diminue de manière mécanique le nombre de personnes avec qui l'individu a des liens familiaux. Cela signifie que la solidarité familiale sera limitée à un nombre réduit de personnes. La diminution du nombre de mariages et la hausse des naissances hors mariage montrent aussi ce qu'on peut appeler une désinstitutionnalisation de la famille : elle est de moins en moins une institution normée (toutes les familles ont les mêmes formes), et repose de plus en plus sur les choix des individus. Rester ensemble ne va plus de soi, et le lien familial est plus fragile. La socialisation et le contrôle social qu'exerçait la famille, c'est-à -dire transmettre des normes et des valeurs et veiller à leur respect, sont plus difficile à exercer, parce que, dans une société individualiste, la tolérance et l'épanouissement personnel sont devenus primordiaux.
- L'école face aux comportements calculateurs. Nous avons vu plus haut le rôle de l'école dans la construction d'une culture commune. Mais du fait de l'importance du diplôme dans l'accès à l'emploi, les familles développent des stratégies scolaires vis-à -vis des diplômes : choisir la bonne filière, le bon lycée, la bonne option, la bonne université, etc. Le calcul l'emporte de plus en plus sur le rapport gratuit à la culture : l'élève veut bien travailler, mais à condition que "ça rapporte ". Ces comportements sont compréhensibles dans la mesure où l'accès à l'emploi est de plus en plus difficile, mais ils vont à l'encontre de certains objectifs de l'école. L'égalité des chances, par exemple, est remise en cause par la différenciation précoce des parcours scolaires. De même, la diffusion d'une culture commune est parfois sacrifiée au profit de l'acquisition de compétences" utiles " pour le cursus scolaire et l'intégration professionnelle.
- L'engagement citoyen est confronté aux calculs d'intérêt. La crise de la citoyenneté politique, qui se manifeste surtout par le développement de l'abstention, peut être analysée comme une conséquence de l'individualisme. Dans une société ou les individus ont accès à un certain confort matériel, les citoyens sont moins intéressés par les affaires publiques, qui ne les concernent pas directement. Déjà au 19ème siècle, Alexis de Tocqueville prédisait que la démocratie serait un jour confrontée à l'indifférence des citoyens : est-on en train de vivre ce phénomène ? Il faut d'ailleurs le rapprocher du comportement de "passager clandestin" qu'on a étudié dans le cas des conflits sociaux (voir le chapitre 4).
- Cependant, l'individualisme n'est pas l'égoïsme, et il n'est pas forcément négatif. Dans le langage courant, on tend parfois à assimiler l'individualisme et l'égoïsme, mais c'est abusif. Alors que l'égoïsme est le fait de faire passer avant tout son intérêt personnel, l'individualisme consiste en un développement dans la société des droits et des responsabilités individuelles, favorisant l'initiative et l ‘indépendance des individus. Mais on peut être individualiste et altruiste, si l'on se soucie des autres par une inclination de sa propre volonté, pas au nom d'un devoir social. De plus, la montée de l'individualisme n'est sans doute pas aussi dangereuse qu'on veut parfois le croire. Par exemple, les liens familiaux, s'ils se transforment, restent souvent extrêmement vivaces : les liens intergénérationnels sont encore très forts, l'enfant devenant une valeur centrale de la famille. Ils se développent même avec l'allongement de l'espérance de vie des grands-parents. De même, si la participation politique décline, l'investissement citoyen reste fort mais sous des formes renouvelées, notamment dans des associations humanitaires dont le caractère politique est évident.
On le voit, si la montée de l'individualisme complique beaucoup la mécanique de l'intégration sociale, c'est sans doute surtout parce qu'il l'oblige à s'adapter à une nouvelle mentalité, à de nouvelles valeurs.
Conclusion :
Intégration et exclusion sont donc deux processus à l'œuvre simultanément dans nos sociétés. En effet, pour survivre, toute société doit sans cesse chercher à intégrer ses membres, c'est-à -dire à leur faire partager les normes et les valeurs reconnues à un moment donné comme essentielles. En même temps, la liberté et l'égalité qui sont les principes fondateurs des sociétés démocratiques peuvent déboucher sur des mécanismes qui excluent et marginalisent certains individus. Et intégrer ne doit pas signifier supprimer les différences mais au contraire savoir les respecter tout en maintenant l'unité de la société. Tenir tous les bouts à la fois est évidemment difficile, c'est le défi un peu fou que se lancent toutes les sociétés réellement démocratiques. On retrouve ici l'idée que la démocratie est quelque part une utopie, sans cesse à poursuivre et à construire. Rien n'est jamais gagné, comme le montrent tous les débats actuels, même pas le combat pour la démocratie, comme le montre le retour de certains intégrismes.
Nous avons vu que l'intégration et la cohésion sociale reposaient largement sur des droits économiques et sociaux, droits obtenus souvent dans la douleur (il ne faut pas l'oublier) et qui se sont constitués en un système protecteur et émancipateur de l'individu. Ces droits sociaux peuvent être considérés d'une certaine manière comme les conditions d'exercice des droits politiques. La construction de ce système est indissociable de celle de l'Etat providence. Ce système assure la protection sociale des individus, il est l'expression de la solidarité collective qui relie les membres de la société. C'est ce système sur lequel nous allons réfléchir maintenant.