1.3.3 - Universalisme, communautarisme et cohésion sociale : de qui doit-on être solidaire ?
- Page mise à jour le : 13-01-2009
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Un troisième défi auquel doivent faire face les sociétés modernes est la montée du communautarisme : la nécessité du lien social ne semble plus aller de soi aujourd'hui, et il y a une tendance à se replier sur la communauté ethnique ou religieuse, la région, ou même sur la sphère privée (soi-même, la famille). Alexis de Tocqueville avait déjà envisagé ce repli des individus sur des appartenances intermédiaires et le délitement du lien politique et social national dans les sociétés démocratiques modernes. Nous allons tenter d'expliquer cette mutation et d'en montrer les dangers potentiels.
- Le modèle de l'individualisme universaliste. Le modèle de cohésion sociale qu'appliquent les sociétés modernes est fondamentalement basé sur l'individualisme. En effet, il s'est construit sur la fin des solidarités intermédiaires (famille, religion, ethnie, territoire, …), affaiblies par les mutations sociales comme l'urbanisation, la déchristianisation, la réduction de la taille des familles. Le développement d'un lien politique national, d'une culture et d'une protection sociale nationales a renforcé ce mouvement d'individualisation en même temps qu'il s'appuyait dessus. Tout se passe comme si aujourd'hui le lien social se tissait directement entre l'individu et l'ensemble de la société représenté le plus souvent par l'Etat ou les Adminsitrations publiques, ce qui permet d'un point de vue positif d'émanciper la personne des vieilles attaches issues de la société traditionnelle. Il y a aussi une forme de rationalisation de la solidarité, dont on recherchera l'efficacité et dont on discutera les buts. On est dans ce qu'on appelle un individualisme universaliste : "individualisme" parce qu'on met en avant les droits individuels, "universaliste" parce que ces mêmes droits sont reconnus à tout le monde.
- Les limites d'un universalisme trop abstrait. L'inconvénient de ce modèle de solidarité est qu'il débouche sur une pratique "froide" du lien social, parce qu'anonyme et administrative. Les prestations sociales, par exemple, ne s'accompagnent certainement pas d'autant de chaleur humaine, de liens affectifs, que l'entraide familiale ou de voisinage. De même, quand on paie ses cotisations sociales ou ses impôts, on fait un acte de solidarité, mais qui peut ne plus être perçu comme tel, ni par soi, ni par ceux qui en profitent, parce qu'il passe par l'interface de la Sécurité Sociale ou de l'Etat. A la limite, cette anonymisation du lien détruit le sentiment de solidarité parce que les individus se sentent dispensés personnellement du devoir d'entraide dès lors qu'il est assumé collectivement. Ce mouvement est renforcé aujourd'hui par l'affaiblissement des identités nationales dans un contexte de paix durable (les conflits aident à "souder" les communautés nationales !) et de mondialisation économique et culturelle.
- Le communautarisme et la recherche d'un lien social moins abstrait. A l'opposé du mouvement d'universalisation et de rationalisation du lien social que nous venons d'évoquer, on constate aussi une tendance inverse de reconstitution de liens communautaires, basés sur l'appartenance, sur l'identification de l'individu à un groupe intermédiaire. On trouve ainsi, par exemple, des médias de type communautaire (" Pink TV ", " Filles TV "). Vous avez aussi entendu parler des revendications régionalistes (Corse, Pays Basque, Lombardie, …) : utilisation de la langue régionale comme langue administrative ou langue d'enseignement (ce qui discrimine évidemment ceux qui ne sont pas originaires de la région), autonomie financière qui remet en cause la redistribution fiscale entre régions et donc la solidarité nationale. Le développement des signes d'appartenance religieuses ostensibles (on pense bien sûr au voile, mais ce n'est pas le seul exemple) est également l'indice d'une montée du communautarisme religieux. Ces mouvements peuvent être vus comme l'expression d'une forme d'individualisme : les individus affichent leurs particularités pour marquer leur autonomie vis-à -vis de la société (c'est surtout vrai pour les identités minoritaires). En ce sens on peut parler d'individualisme communautaire. Mais ce sont aussi des formes de lien social moins abstraites, peut-être aussi plus spontanées, et qui tissent souvent des solidarités de proximité. Il est par exemple plus facile de se fabriquer une identité en marquant son appartenance à un groupe clairement différencié des autres. Et des mouvements de solidarité de voisinage (en cas de catastrophe naturelle par exemple) sont plus ressentis comme des gestes personnalisés.
- Mais le communautarisme peut déboucher sur une remise en cause de la cohésion sociale. Le communautarisme menace le lien politique, car si on cultive les différences entre les groupes constituant la société, on met forcément à mal l'idée de citoyenneté qui se fonde justement sur les points communs et non les différences entre individus. Dans les cas extrêmes, on peut arriver à ce que les groupes aient des représentations politiques distinctes. Un autre danger du communautarisme est qu'il peut limiter l'ampleur de la solidarité en la réservant au groupe (un parti politique français demande par exemple des systèmes de sécurité sociale séparés pour les immigrés et les Français).