Partie 1

1 - Les sources et les limites de la croissance économique. 17[0]

Quand on se demande quelle est la source de quelque chose, cela signifie que l'on recherche son origine. Pourquoi rechercher l'origine de la croissance économique ? Bien sûr, parce que tous les pays courent après et souhaitent obtenir la croissance économique la plus élevée possible. Identifier les sources de la croissance sera donc notre premier objectif dans ce paragraphe. Mais quand nous aurons vu comment la croissance peut advenir, nous devrons nous demander si on a bien raison de courir après cette croissance, autrement dit ce qui pourrait, ou devrait, limiter cette poursuite.

1.1 - Les sources de la croissance. 5[0]

D'où vient la croissance économique, c'est-à -dire comment expliquer l'augmentation des quantités produites ? Il faut remonter bien sûr aux facteurs de production, capital et travail, et surtout à  l'efficacité de leur combinaison repérée par la productivité. Ensuite, nous essaierons d'évaluer la proportion dans laquelle chacun des facteurs intervient.

A savoir avant de commencer
n°8 : Facteurs de production et combinaison productive.

1.1.1 - La croissance peut provenir d'une main d'oeuvre plus nombreuse et/ou plus productive. 2[0]

Le travail est apporté par les hommes (et les femmes !) : il s'agit de l'activité qu'ils mettent au service de la production de biens et services. La quantité de travail effectivement utilisée est mesurée par la population active occupée. Si celle-ci augmente dans un pays, il est logique que la production augmente, toutes choses égales par ailleurs.  Il y aura donc croissance économique.

Remarquons que, dans les sociétés modernes, seul le travail rémunéré est pris en compte : l'activité des bénévoles, même s'ils passent de nombreuses heures, par exemple à  animer un club de loisirs ou de sport, n'est pas considérée comme du travail, tout comme le ménage fait par une mère de famille (alors que cela serait du travail si cette femme faisait le ménage dans une école, par exemple, ou dans une autre famille en étant payée et déclarée).

Si le travail est toujours nécessaire pour produire, il est toutefois possible d'accroître la production sans augmenter la quantité de travail utilisée, à  condition d'améliorer l'efficacité du travail, ce que l'on appelle plus souvent la  productivité du travail. Dans les paragraphes suivants, nous allons présenter les trois éléments qui apparaissent comme essentiels pour expliquer l'augmentation de la productivité du travail. On les sépare pour les présenter, mais il faut bien souligner qu'ils s'accompagnent mutuellement les uns les autres.

A savoir avant de commencer
n°9 : Qu'est-ce que la productivité du travail ?
Liste d'activités
n°105 : Population totale, population active et population inactive.

1.1.2 - L'augmentation de la productivité peut provenir de la division du travail. 2[0]

Répartir le travail entre les travailleurs et les spécialiser permet d'augmenter la productivité. Avant de montrer comment, on rappellera en quoi consiste cette division technique du travail.

  • Qu'appelle-t-on division technique du travail ? Pour augmenter l'efficacité du travail, on observe qu'il faut répartir entre plusieurs travailleurs les différentes phases de fabrication d'un produit. Chaque travailleur n'effectuera plus qu'une partie, parfois très petite, de l'ensemble de la fabrication. Il sera spécialisé dans une seule tâche et c'est le collectif des travailleurs qui assurera la production et non plus un travailleur isolé. On divise donc le travail entre autant de travailleurs qu'il y a de tâches différentes dans la production.
    L'exemple de la manufacture d'épingles : il s'agit d'un exemple très célèbre présenté par Adam Smith dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Un travailleur peut faire une épingle tout seul, il ne fabriquera que bien peu d'épingles dans sa journée. Mais en divisant la fabrication en 18 opérations distinctes (tirer le fil métallique de la bobine, couper le fil, rendre pointue la tige, etc…), assurées par 18 ouvriers distincts, on arrivera à  fabriquer des milliers d'épingles par jour. La productivité aura donc beaucoup augmenté.
  • Pourquoi diviser le travail augmente-t-il la productivité ?
    On peut énumérer, et Adam Smith le fait déjà  à  son époque, les effets positifs de la division technique du travail :
    • D'abord, chaque travailleur étant spécialisé dans une tâche la maîtrisera mieux et la réalisera plus rapidement. Et on pourra utiliser chaque travailleur dans la tâche pour laquelle il est le mieux " doué ".
    • Ensuite, chaque travailleur ne faisant plus qu'une seule tâche ne perdra plus le temps qui était auparavant nécessaire pour changer de tâche. Et il consacrera ce temps à  produire davantage.
    • Enfin, les tâches les plus simples pourront même être effectuées par des machines : la division technique du travail va donc inciter les scientifiques à  inventer des machines capables d'effectuer ces tâches les plus simples (et, au fur et à  mesure du temps, des tâches de plus en plus complexes). On voit ici directement le lien avec les deux autres éléments que nous allons présenter, l'accumulation du capital et le progrès technique.

Au total donc, la division technique du travail augmente la productivité et permet de produire de beaucoup plus grandes quantités dans le même temps. Pour être mise en Å“uvre, elle suppose des transformations dans l'organisation du travail. Nous verrons plus précisément dans le chapitre suivant comment ces transformations génèrent une hausse de la productivité du travail et donc la croissance des quantités produites.

1.1.3 - Mais elle vient aussi de l'accumulation du capital et du progrès technique. 2[0]

  • Le rôle de l'accumulation du capital
    C'est l' investissement qui permet cette accumulation de capital productif.L'entreprise en s'équipant en machines permet à  ses travailleurs de produire plus efficacement. Un même travailleur, dans le même temps, produira davantage qu'avant l'introduction des machines. Depuis le début du 19ème siècle, c'est-à -dire depuis la révolution industrielle, on observe que le stock de capital par travailleur a considérablement augmenté, y compris dans les services qui étaient restés un peu à  l'écart de ces progrès. On dit que l'intensité capitalistique de la production s'est accrue, c'est-à -dire que pour produire une voiture par exemple, on utilise proportionnellement de plus en plus de capital (et de moins en moins de travail, donc). Cela élève évidemment la productivité du travail.
  • Le rôle du progrès technique
    Le progrès technique est à  l'origine des nouvelles machines ou des nouveaux procédés de fabrication. Il permet aussi de concevoir des produits nouveaux. En ce sens, il est aussi à  l'origine de l'augmentation de la productivité. Il est souvent en amont des investissements, qui viennent le mettre en œuvre. Nous verrons plus précisément dans la deuxième partie de ce chapitre comment le progrès technique contribue à  la croissance.

1.1.4 - Quelles ont été les sources de la croissance depuis 1960 dans les pays développés ? 2[0]

Titre : Taux de croissance annuel moyen (TCAM) du PIB et décomposition de ce taux selon les facteurs de production à  l'origine de la croissance.

Etats-Unis Japon France
1960-1973 1973-1990 1960-1973 1973-1990 1960-1973 1973-1990
TCAM du P.I.B. (en %) 3.8 2.5 9.5 4.0 5.9 2.4
Facteur travail 1.0 1.0 0.4 0.3 0.3 - 0.4
Facteur capital 1.1 1.1 3.5 2.0 1.6 1.1
Résidu 1.7 0.4 5.6 1.7 4.0 1.7

Source : à  partir de V. Coudert, " Croissance et démographie dans les pays industrialisés ", Economie prospective internationale, n°52, 4ème trimestre 1992, La Documentation Française.

On voit évidemment sur la première ligne de ce tableau la croissance très rapide qu'ont connue les pays développés entre 1960 et 1973 et le ralentissement qui a suivi cette période (observez cependant que les taux de croissance annuels moyens du P.I.B. restent nettement positifs entre 1973 et 1990). Mais ce n'est pas vraiment la question qui nous intéresse ici. Comment cette croissance a-t-elle été obtenue, quelles ont été ses sources ?

  • Le rôle du facteur travail.
    Dans les trois pays, le facteur travail a contribué à  cette croissance, et cela pour deux raisons : la quantité de travail a pu augmenter et la qualification du travail s'est améliorée. Aux Etats-Unis, par exemple, entre 1973 et 1990, sur les 2.5% de croissance annuelle moyenne, 1%, soit plus du tiers, est dû à  la contribution du facteur travail. Pourquoi le chiffre négatif de la contribution du facteur travail en France entre 1973 et 1990 ? Cela signifie qu'il y a une diminution de l'apport du facteur travail, due sans doute à  la diminution de la durée du travail (5ème semaine de congés payés et passage des 40 heures aux 39 heures en 1981) et de la hausse du chômage.
  • Le rôle de l'accumulation de capital.
    On observe aussi qu'en France et au Japon, l'accumulation du capital, c'est-à -dire l'investissement (mesuré par la F.B.C.F. [allez revoir ce que l'on appelle F.B.C.F. dans la liste des notions] joue un grand rôle dans la croissance : celle-ci est à  l'origine de près de la moitié de la croissance entre 1973 et 1990, bien plus donc que le facteur travail.
  • Le rôle du progrès technique.
    Quand on a bien mesuré l'apport du capital et du travail dans la croissance, qu'observe-t-on ? Qu'il reste une partie de la croissance qui ne s'explique pas par les apports directs du capital et du travail. C'est ce que l'on appelle traditionnellement le " résidu ", ce qui reste inexpliqué. Et l'on voit (sur la dernière ligne du tableau) que cela correspond à  une partie importante de la croissance (nettement plus de la moitié pour la France). Vu son importance, il faut tenter de comprendre ce résidu. Les économistes l'attribuent en général au progrès technique : l'amélioration des techniques permet à  la combinaison du travail et du capital d'être de plus en plus efficace. En améliorant les machines ou les procédés de fabrication, en élevant la qualification des travailleurs, le progrès technique contribue à  augmenter la productivité du travail et, ce faisant, à  éviter les rendements décroissants. Il explique donc en grande partie la croissance et est au cÅ“ur des questions qui lui sont liées : d'où vient le progrès technique, qui le maîtrise, au service de qui (et de quoi) doit-il être ? Nous reviendrons évidemment plus loin sur ces questions pour comprendre comment cela se passe.

 

En conclusion, on peut dire que l'amélioration de l'efficacité des facteurs de production est essentielle pour expliquer la croissance. Cependant, d'autres éléments jouent un rôle non négligeable, en particulier le comportement des différents agents économiques, en particulier les entreprises et l'Etat.

Liste d'activités
n°103 : Les sources de la croissance

1.2 - Le rôle des agents économiques dans le processus de croissance. 0[0]

Disposer de facteurs de production dans une certaine quantité et/ou dans une certaine qualité, c'est une chose. Mais cela ne détermine pas à  coup sûr un certain taux de croissance économique. De la même manière, on vient de voir que le progrès technique pouvait engendrer de la croissance, mais d'où vient-il ce progrès technique ? Il ne tombe pas du ciel. Il y a donc d'autres éléments à  prendre en compte, des éléments qui relèvent du comportement, de l'attitude des agents. Qui sont ces acteurs de la vie économique et sociale dont nous parlons ici ? Il s'agit bien sûr des entrepreneurs (qui sont à  l'origine des décisions concernant la mise en œuvre du progrès technique ou la combinaison des facteurs de production). Mais pas seulement : il y a aussi l'Etat et les administrations publiques qui construisent le cadre juridique et réglementaire qui encadre la vie économique et sociale, il y a aussi les grands idéaux qui sous-tendent les comportements des membres de la société, ce que l'on appelle en sociologie les valeurs. Nous étudierons successivement le rôle de ces trois éléments.

1.2.1 - Le rôle des entrepreneurs : améliorer la combinaison productive, investir, assurer les dépenses de Recherche et Développement. 1[0]

Le rôle de l'entrepreneur est essentiel du point de vue de la croissance économique car c'est l'entrepreneur qui choisit la combinaison productive, c'est lui aussi qui prend les décisions d'investissement ou celles concernant la recherche sur des produits nouveaux, par exemple.

  • L'entrepreneur choisit la combinaison productive.
    Pour choisir une combinaison productive, le chef d'entreprise prendra en compte au moins deux éléments pour décider de la combinaison productive retenue : le coût relatif du capital et du travail (si le travail est relativement bon marché, l'entrepreneur aura intérêt à  utiliser relativement beaucoup de travail s'il a le choix, ou à  produire des produits nécessitant beaucoup de travail) et l'efficacité productive de la combinaison retenue, souvent mesurée par la productivité du travail qui en résulte. Mais il peut prendre aussi en compte une multitude d'autres éléments, en particulier les traditions de l'entreprise, l'environnement local ou international, etc.L'entreprise cherche à  améliorer sa productivité, en particulier parce que cela aura des conséquences favorables sur son profit. Ce faisant, elle contribue à  la croissance de la production, soit en produisant davantage elle-même, soit en économisant des facteurs de production qui seront alors disponibles pour augmenter la production dans d'autres entreprises.
  • L'entrepreneur parie sur l'avenir
    Ces décisions ont des effets dans le futur - on investit aujourd'hui, mais la production n'augmente que demain. L'entrepreneur qui investit ou qui fait de la recherche sur de nouveaux produits prend donc des risques : il parie sur l'avenir en espérant que le marché lui donnera raison. Il peut évidemment se tromper (à  ses risques et périls !). Il peut aussi refuser d'assumer ces risques et ne pas (ou moins) investir. Ce faisant, il va contribuer à  ralentir l'accumulation de capital et donc la croissance économique. On reviendra plus loin dans le chapitre sur ce rôle essentiel de l'entrepreneur que l'économiste J. Schumpeter (1883-1950) a très bien mis en évidence.

L'esprit d'entreprise et la recherche du profit sont donc essentiels dans le mécanisme de croissance de nos sociétés. Il est nécessaire que les entreprises soient bien gérées pour que les facteurs de production soient utilisés efficacement. Il est aussi nécessaire que règne une certaine " confiance " dans l'avenir pour que des individus prennent le risque de lancer les nouvelles productions qui feront la croissance économique.

1.2.2 - Le rôle de l'Etat : réguler les marchés, gérer les externalités, développer les infrastructures à  travers la politique économique. 3[2]

  • L'Etat régulateur des marchés
    Il faut souligner avec force le rôle essentiel pour la croissance, dans une économie de marché, de l'intervention de l'Etat. Le fonctionnement de l'économie par le marché suppose des règles, vous l'avez vu en classe de première. Ces règles, il faut d'abord les construire et ensuite les faire respecter. Ces deux rôles, c'est l'Etat qui les assume. L'expérience montre que dans les pays sans autorité politique établie et reconnue, la croissance est plus lente qu'ailleurs, voire impossible.
  • L'Etat intervient également pour favoriser le progrès technique
    Certaines recherches, trop fondamentales pour être rentables immédiatement, ne seraient jamais entreprises si l'Etat ne contribuait pas à  leur financement. En effet, aucune entreprise ne prendra en charge une dépense si le coût est trop élevé par rapport au bénéfice qu'elle en retire personnellement. Or, c'est précisément ce qui se passe en matière de recherche fondamentale : une fois qu'une découverte a été faite, tout le monde en profite, et pas seulement ceux qui ont financé la recherche. C'est donc à  l'Etat de décider ces dépenses et de les faire financer par l'impôt puisqu'elles profitent à  tous. Plus généralement, l'Etat doit intervenir dans tous les cas où des " effets externes positifs " (ou " externalités positives ") sont attendus. Que sont ces effets externes positifs ? Certaines actions, faites par tel ou tel acteur de la vie économique, ont des conséquences positives sur les autres acteurs alors que ceux-ci ne paient pas le coût de cette action. On peut citer l'exemple de l'instruction : si on (et le " on " sera forcément l'Etat, on va le voir) décide de prolonger la scolarité obligatoire de 12 à  16 ans par exemple, toute la main-d'œuvre sera plus qualifiée et donc plus productive et ce sont les entreprises qui en bénéficieront (sans payer directement le coût de l'allongement de la scolarisation).
  •   L'Etat prend en charge les infrastructures collectives
    Imaginons qu'il n'y ait pas de pont sur le Rhône entre Lyon et la mer ; dans ce cas, tous les fruits de la vallée du Rhône (rive gauche) devraient transiter par Lyon pour aller à  Montpellier, par exemple. Si l'Etat construit un pont à  Avignon, cela arrange tout le monde car cela abaisse le coût et les délais de transport. Pourquoi est-ce l'Etat qui va financer la construction du pont comme l'allongement de la scolarité et pas ceux qui vont directement en bénéficier ? Parce que chaque utilisateur du pont ne retirera pas suffisamment de bénéfice de l'usage du pont pour le financer : chacun y gagne, mais pas suffisamment pour payer la construction. C'est la même chose pour l'instruction. On est donc dans la situation suivante : tout le monde a intérêt à  ce que l'action soit entreprise, mais personne ne veut la financer. Il y a un problème de coordination des décisions individuelles, et c'est donc l'Etat, au nom de l'intérêt général, qui va assumer ces dépenses et les répercuter sur les individus par l'impôt.
  • L'Etat favorise la croissance par sa politique économique.
    Vous avez vu en classe de première que l'Etat peut encourager la production de biens et services en stimulant la demande par sa politique budgétaire ou sa politique monétaire. Pareillement, il peut encourager l'offre par sa politique fiscale, en baissant les impôts sur les entreprises pour rendre la production plus profitable. Ce rôle d'impulsion est souvent décisif, notamment pour sortir des crises que connaissent les économies modernes. On l'étudiera plus en détail dans le dernier chapitre du programme.

 Au total, donc, l'Etat, par les investissements publics, joue un rôle très important dans la croissance en finançant la formation de la main d'œuvre et la recherche scientifique, en développant les infrastructures, en particulier de communication, en construisant le cadre juridique permettant au marché de fonctionner correctement, en assumant les tâches considérées comme essentielles par la société et qui ne pourrait pas l'être par le marché.

 

Liste d'activités
n°92 : Les externalités.

1.2.3 - Le rôle de l'environnement socio-culturel. 0[0]

La croissance est également tributaire des grands idéaux qui sous-tendent le comportement des membres de la société. La culture a donc quelque chose à  voir avec la croissance. En effet, comment expliquer que, à  un moment donné de leur histoire, des peuples se soient mis à  accumuler du capital, et pas d'autres, apparemment aussi bien dotés en facteurs de production que les premiers. Les normes et les valeurs en vigueur dans une société influencent l'ensemble des comportements, donc évidemment les comportements économiques.

Le sociologue allemand Max Weber (1864-1920) a soutenu l'idée que les valeurs véhiculées par le protestantisme avaient involontairement favorisé le développement du capitalisme dans les pays anglo-saxons, à  la fois parce que les préceptes de leur religion poussaient les protestants à  épargner et à  investir et accordaient une grande valeur au travail, à  l'activité professionnelle, et parce qu'une grande confiance et une grande solidarité les unissaient, d'où la création de sortes de réseaux unissant des entreprises industrielles et des banques, ce qui étaient très favorable à  la croissance. Prendre en compte les valeurs pour expliquer la croissance ne doit cependant pas conduire à  en faire l'explication ultime : les valeurs se conjuguent avec l'ensemble des structures de la société. Ce qui compte sans doute le plus, c'est le climat qu'instaurent à  la fois les valeurs et l'organisation politique dans une société : la croissance économique a besoin à  la fois de stabilité (pour que l'on puisse prévoir les effets des décisions prises aujourd'hui) et de possibilité de transformations (puisque la croissance en génère).

1.3 - Les limites de la croissance économique. 0[0]

Faut-il chercher à  tout prix à  accélérer la croissance économique, le pourra-t-on même ? Ce sont les deux questions que nous allons aborder ici : d'abord, quelle signification accorder à  l'obtention d'un taux élevé de croissance économique, ensuite pourra-t-on durablement soutenir cette croissance économique rapide ?

Avant d'entamer la présentation de ces deux questions, il faut rappeler que l'indicateur mesurant la croissance économique est le taux de croissance annuel du P.I.B. . Le P.I.B. est un agrégat de la comptabilité nationale dont la construction, comme celle de tous les indicateurs, n'est pas sans poser des problèmes. De ce fait, la croissance économique ainsi mesurée n'est peut-être pas complètement fidèle à  ce qui se passe dans la réalité et les comparaisons que l'on fait entre les pays peuvent aussi être biaisées.

 

A savoir avant de commencer
n°10 : Les limites du PIB.

1.3.1 - Peut-on poursuivre indéfiniment le processus actuel de croissance ? 2[0]

Pour des raisons assez claires, la réponse à  cette question est négative, comme nous allons le voir. Alors à  quelles conditions la croissance pourrait-elle être soutenable dans l'avenir ? C'est ce que nous verrons ensuite.

  • L'épuisement des ressources naturelles.
    La croissance actuelle épuise les ressources non renouvelables en matières premières et en énergie et rejette en quantités grandissantes des déchets qu'elle ne sait pas traiter. Ce ne sont pas seulement les écologistes qui le disent. Tous les experts soulignent les dangers que nous faisons courir à  notre planète dans un avenir relativement proche en maintenant notre modèle de croissance.
  •  Les inégalités de richesses sont inacceptables.
    La croissance actuelle, parce qu'elle est très inégale et très inégalement répartie, exacerbe les tensions entre les pays. Le risque de conflits majeurs n'est pas à  écarter si le fossé qui sépare les pays développés des autres ne tend pas à  se résorber, ce qui n'est pas le cas pour le moment, à  de rares exceptions près.
  • Alors, comment construire une croissance " soutenable " ?
    Une croissance est " soutenable " si elle est acceptable par tous à  court terme et durable dans le long terme, c'est-à -dire ne mettant pas en danger les conditions de la croissance future. Cette croissance soutenable, c'est aussi ce que de nombreux hommes politiques et le P.N.U.D. appellent le " développement durable " Comment le définir ? Il s'agit d'un développement qui satisfait les besoins de chaque génération, à  commencer par ceux des plus démunis, sans compromettre la capacité des générations futures à  satisfaire les leurs " (Rapport Brundtland, Notre avenir à  tous, 1987). Il y a donc deux aspects à  souligner dans cette définition : d'une part, on y aborde l'aspect répartition des fruits de la croissance puisqu'on affirme la primauté des besoins des plus démunis, d'autre part on insiste sur la prise en compte des besoins des générations futures pour limiter et encadrer notre croissance actuelle. Ce n'est donc pas le plus possible tout de suite que l'on vise mais le plus possible compte tenu de deux exigences : satisfaire les besoins essentiels de tous et protéger les générations futures en leur laissant une planète qui pourra satisfaire leurs besoins essentiels. Le développement durable est donc un compromis entre trois contradictions fondamentales : les intérêts des générations actuelles en face de ceux des générations futures, les intérêts des pays industrialisés et ceux des pays en développement, les besoins des êtres humains et ceux de la préservation des éco-systèmes.

 Comment imposer les exigences du développement durable aux pays et aux entreprises (et même aux consommateurs, en particulier dans les pays développés) ? C'est une question éminemment politique. Des conférences internationales se réunissent périodiquement pour essayer de traiter ces questions. Mais leur succès est tout relatif. Le protocole de Kyoto (1997), par exemple, qui a été signé par bon nombre de pays et qui vise à  limiter l'émission de gaz à  effet de serre est encore à  peine mis en vigueur. Pourtant, " pour stabiliser les perturbations apportées à  l'atmosphère, il faudrait diviser par 2 ou 3 les émissions mondiales de gaz. Or celles-ci continuent d'augmenter ! " (D. Plihon, " Le développement durable : le défi du XXIè siècle ", Ecoflash n°176, mars 2003). Les Etats-Unis, qui polluent beaucoup, ont refusé de l'appliquer en ce qui les concerne. Cela signifie que, pour le moment, il n'y a pas d'autorité mondiale capable d'imposer que soient prises en compte les nécessités du développement durable.

Liste d'activités
n°145 : Qu'est-ce que le développement durable ?

1.3.2 - Accroître toujours plus le PIB, cela a-t-il toujours un sens ? 0[0]

Quand on pose la question ainsi, il y a en fait quelque chose qui est sous-entendu : du sens à  quel point de vue ? En réalité, la question qui se pose est de l'ordre du jugement : un pays, une société font-ils bien de chercher à  obtenir la croissance la plus rapide possible ? Autrement dit, plus de croissance est-ce plus de bien-être, des progrès équitablement répartis entre les membres de la société, par exemple ? On se rapproche donc de la question du développement que l'on a déjà  un peu abordée dans l'introduction.

On peut remarquer qu'un certain nombre d'éléments permettent de penser que plus de croissance, ce n'est pas forcément " mieux "

  • Les effets négatifs de la croissance.
    On inclut dans le P.I.B. tout ce qui est produit mais on ne se demande pas pourquoi on a dû fabriquer cette production. Résultat : plus les gens fument, par exemple, plus le P.I.B. augmente. En effet, d'une part, on produit plus de tabac ; d'autre part, la quantité de médicaments et d'appareils d'examen qu'il faut produire et le nombre de consultations médicales augmentent (le tabagisme augmentant, le nombre de cancers du poumon aussi). Au total, la production augmente donc beaucoup. Est-ce un progrès ? Ce raisonnement peut être fait sur pas mal d'exemples (les accidents de la route, la pollution, etc.) car il faut réparer les dégâts et donc produire davantage. D'autre part, on vient de le voir, la croissance épuise les ressources non renouvelables de la planète.
  • Croissance ou développement ?
    Le P.I.B. est un indicateur économique, mais il n'inclut pas un certain nombre d'activités essentielles pour le maintien des solidarités entre les membres d'une société, en particulier des services. La richesse d'une nation, est-ce seulement les richesses matérielles qu'elle réussit à  produire ? C'est un peu ce que laisse croire le calcul de la croissance à  partir du P.I.B. Mais n'est-ce pas aussi l'état de santé (y compris mentale) de la population, son niveau d'instruction, la qualité des rapports sociaux entre les membres de la société, ou d'autres éléments ? Le problème est que ces éléments ne se laissent pas facilement mesurer. Pourtant on sait bien que la qualité de la vie est aussi importante que la quantité de biens dont on dispose (mais les deux ne sont pas indépendants l'un de l'autre, évidemment). Le P.I.B. n'est pas un indicateur de bien-être. [Revoyez la notion PIB si vous n'êtes pas convaincu]

La croissance économique n'est donc pas forcément le développement et si l'on veut parler de développement, sans doute vaut-il mieux utiliser l'I.D.H. comme indicateur ainsi que le fait le Programme des Nations Unies pour le Développement (P.N.U.D.). [Vous trouverez la présentation de cet indicateur à  la notion " IDH "]. Or, le classement des pays selon l'I.D.H. ne donne pas le même résultat que celui selon le P.I.B. par habitant :

 

Titre : Rang de certains pays pour l'I.D.H. et P.I.B. par habitant (en dollar en parité de pouvoir d'achat), en 2000.

  Norvège Suède U.S.A. France Chine Afrique du Sud
Rang pour l'I.D.H. 1 2 6 12 96 107
P.I.B. / hbt ($ PPA) 29 918 24 277 34 142 24 223 3 976 9 401

Source : P.N.U.D. , Rapport sur le développement humain, De Boeck, 2002

Que voyons-nous ? Suède et Norvège sont pratiquement à  égalité pour l'I.D.H. (au premier rang mondial) puisque l'I.D.H. de la Norvège atteint 0.942 et celui de la Suède 0.941. Pourtant il y a un écart de plus de 5000 dollars par habitant entre les deux pays pour le P.I.B. par habitant, ce qui est loin d'être négligeable. De même, les Etats-Unis, avec un P.I.B. par habitant élevé, le plus élevé du tableau, ne sont qu'au 6ème rang pour l'I.D.H.. A l'autre bout de l'échelle, on observe que la Chine avec un P.I.B. par habitant inférieur à  la moitié de celui de l'Afrique du Sud est mieux placée qu'elle pour l'I.D.H. (cela s'explique en particulier par une espérance de vie à  la naissance beaucoup plus élevée en Chine, 70.2 ans, qu'en Afrique du Sud, 52.1 ans). Le niveau des richesses matérielles produites et sa croissance ne sont donc pas le seul indicateur pertinent de l'amélioration des conditions de vie dans un pays.

  • La question de la répartition des richesses.
    Enfin, on peut souligner que le P.I.B. par habitant n'est qu'une moyenne statistique. Comme toutes les moyennes, il gomme les disparités. Savoir qu'un pays a augmenté son P.I.B. de 3% dans l'année ne nous dit rien sur ce que l'on a fait de cette augmentation. C'est ici la question de la répartition des richesses produites qui est posée. Sur le plan du mode de vie, des relations sociales, du bien-être général, il n'est pas indifférent que cette production supplémentaire soit accaparée par quelques uns ou répartis sur l'ensemble de la population. On est alors ramené au paragraphe précédent : si la Suède ou les pays nordiques en général se classent si bien pour l'I.D.H., c'est parce que le choix a été fait, dans ces pays, de privilégier les dépenses collectives (éducation, santé, …) qui profitent à  tous et de limiter les inégalités de revenus. Ce n'est évidemment pas le choix fait par les Etats-Unis où le revenu par tête, qui est une moyenne, cache de grandes disparités.

Conclusion : un taux de croissance élevé (du PIB) n'est pas forcément synonyme de développement du bien-être collectif. Il faut cependant dire et répéter que la croissance des richesses produites est un formidable levier pour améliorer le sort de tous. Mais cela ne se fait pas sans des choix politiques qui disent clairement comment la croissance doit être utilisée ou au service de quels idéaux collectifs elle doit être mise. Il ne faut donc pas avoir le fétichisme du chiffre : 2% de croissance qui profite à  tous, c'est peut-être mieux que 3% accaparés par quelques uns.