Partie 1

1 - La cohésion sociale et les instances d'intégration. 3[0]

Dans cette section, nous allons essayer de comprendre comment se fabrique ce "ciment social" dont on parlait en introduction, c'est-à -dire comment se fabrique, jour après jour, une société. Pour cela nous définirons d'abord ce que c'est qu'être intégré, c'est-à -dire ce qu'est concrètement ce "ciment" qui réunit les individus en société. Nous verrons par là même qu'il y a plusieurs formes d'intégration sociale, qui peuvent déboucher sur différents types de société. Puis, nous étudierons la fabrique de l'intégration, ce que les sociologues appellent les "instances" d'intégration. Il y en a plusieurs, et nous étudierons les principales, parmi lesquelles le travail occupe une place éminente. Enfin, nous réfléchirons a ce qu'on appelle aujourd'hui la crise du lien social, c'est-à -dire que nous tenterons d'en repérer les signes et de dégager les causes d'un éventuel affaiblissement du lien social dans la société contemporaine.

1.1 - Intégration sociale et formes de solidarité. 0[0]

Définir l'intégration sociale est relativement simple. Mais ce qui est moins facile à percevoir, c'est que ce lien social peut prendre – et prend – des formes différentes, et qu'il est donc changeant selon l'époque, selon les pays, selon le contexte matériel ou le groupe social considéré. Plus important encore, et c'est une des grandes contributions de Durkheim à l'analyse sociologique, on peut montrer que chaque forme du lien social, chaque type de ciment en quelque sorte, entraîne un fonctionnement particulier de la société.

1.1.1 - Etre intégré à  la société, c'est en partager la culture, les buts et y jouer un rôle. 2[0]

C'est Emile Durkheim qui a forgé le concept d'intégration sociale. L'intégration présente trois caractéristiques : 

  • Les membres d'une société partagent une culture commune.  Ils partagent des sentiments, des pratiques, des croyances – revoyez la notion de culture en sociologie dans votre programme de première.
  • Les membres d'une société partagent des buts communs, c'est-à -dire qu'ils concourent à  la réalisation d'un même objectif. Ce peut être le cas quand les supporters soutiennent l'équipe nationale dans une compétition importante, ou quand les salariés d'une entreprise travaillent à  la production, à  l'amélioration des ventes. Cette soumission à  des buts collectifs se manifeste aussi de façon paroxystique dans les guerres, mais aussi plus spontanément, et plus discrètement, dans la faculté qu'ont les membres d'une société de s'associer pour défendre une cause humanitaire par exemple. 
  • Les membres du groupe sont en interaction avec les autres, en interdépendance. Lorsque l'on vit en société, les actions des uns ont des répercussions sur les autres. L'intégration passe donc par une coordination des actions individuelles, par une délimitation de ce que chacun peut faire ou ne doit pas faire. En fait, être intégré, c'est jouer un rôle – petit ou grand –  dans la société. Ces rôles sociaux peuvent être les métiers ou les fonction dans l'entreprise, mais aussi les rôles familiaux (père, mère, enfant), bref, tout ce par quoi nous réglons notre comportement les uns sur les autres.
On le voit, l'intégration sociale amène les individus à  avoir une place, leur place, dans la société. On dira que l'individu est " bien " intégré quand, grâce au processus de socialisation, il a acquis cette culture commune et partage les buts que la société s'est fixés. Rappelons que la socialisation est le processus par lequel les individus acquièrent les normes et les valeurs en vigueur dans la société dans laquelle ils vivent (pour plus de détails, reportez-vous à  votre cours de première et à  la notion de socialisation figurant dans le menu de droite de ce chapitre). 
Liste d'activités
n°406 : Vocabulaire sociologique de base sur la cohésion sociale.
n°369 : Intégration et déviance
n°367 : Identité sociale des musiciens de jazz.

1.1.2 - Solidarité mécanique et communauté : le lien social peut se construire sur la ressemblance des individus. 0[0]

Voyons d'abord ce que Durkheim appelait la solidarité mécanique, puis nous verrons quelle caractéristique ce type de lien social donne à  la société. Enfin, nous en repèrerons des exemples dans les sociétés passées et présentes.

  • Qu'est-ce que la solidarité mécanique ? La solidarité mécanique est le lien qui unit une société composée d'individus semblables. Dans ce type de société, la cohésion sociale est assurée par la similitude, par la ressemblance entre les individus qui partagent, au-delà  de leurs caractéristiques sociales (mode de vie, …), des croyances et des valeurs communes. Pour reprendre l'expression de Durkheim, les individus deviennent solidaires parce qu'étant indistincts, totalement ou en partie, ils se confondent et ne font plus qu'un, et ils ne sont solidaires que dans la mesure où ils se confondent. 
  • Solidarité mécanique et cohésion sociale. Dans une société à  solidarité mécanique, le lien social découle de la ressemblance entre les individus. Pour maintenir la cohésion sociale, il faut donc cultiver ce qu'ils ont en commun, ce qui les rend semblables. Il y aura donc une forte emprise de la culture et des valeurs communes, une certaine tendance au conformisme, même, car se différencier, c'est déjà  s'exclure. L'individualisme est logiquement très faible dans les sociétés à  solidarité mécanique. Pour désigner une collectivité unie par la similitude de ses membres, par ce qu'ils ont en commun, on parle de " communauté ".
  • Des exemples de solidarité mécanique, dans l'histoire mais aussi dans la société contemporaine. Durkheim voyait dans la solidarité mécanique le mode de cohésion sociale des sociétés traditionnelles : quand la société était composée d'agriculteurs vivant en relative autarcie, la seule source de solidarité ne pouvait être que la similitude des personnes. D'ailleurs, ces sociétés étaient marquées par une forte emprise de la culture commune (et particulièrement la religion), puisque celle-ci était le seul ciment social. Cependant, on peut aussi identifier des phénomènes de solidarité mécanique à  l'œuvre dans les sociétés modernes. Les supporters d'un club de football, par exemple, sont unis par une valeur commune (le soutien à  leur équipe), qui se marque par des signes d'identité (les vêtements, les couleurs, les chansons, …). A un autre niveau, on peut trouver des solidarités de type mécanique dans les " groupes de pairs ", où la pression pour une certaine unité des modes de vie (vêtements, loisirs, opinions, …), voire une certaine uniformité, peut être très forte : cela peut être le cas, par exemple, parmi les élèves d'un même établissement ou d'une même classe ou parmi les professeurs !

1.1.3 - Solidarité organique et société : le lien social peut se construire sur la complémentarité des individus. 0[0]

La solidarité organique est, selon Durkheim, la forme moderne de la solidarité. Nous allons la définir et l'illustrer, avant de montrer qu'elle débouche sur une forme sociale bien différente de la précédente.

  • Qu'est-ce que la solidarité organique ? La solidarité organique est le lien qui unit une société composée de personnes dissemblables mais complémentaires. Le lien social procède donc de la nécessaire coopération entre les individus, et non plus de ce qu'ils ont en commun. Bien plus, selon Durkheim, les individus dans ce type de société sont d'autant plus solidaires qu'ils sont distincts, parce que la complémentarité suppose la différence. Les activités exercées par les individus sont différentes les unes des autres, mais nécessaires les unes aux autres.
  • Des exemples de solidarité organique. Pour Durkheim, le principal exemple de solidarité organique est la division du travail. Les travailleurs d'une même usine exercent tous des tâches différentes, parfois mêmes extrêmement différentes (pensez, par exemple, à  la division entre conception et exécution vue au chapitre 2), mais toutes complémentaires, c'est-à -dire nécessaires les unes aux autres. Et cette division du travail crée bien de la solidarité, parce qu'elle implique des échanges, de la coopération, elle oblige à  se fréquenter les uns les autres, à  se confronter les uns aux autres.
    Un deuxième exemple avancé par Durkheim est celui du couple. La " société conjugale " est aussi marquée par une " division du travail sexuel ", c'est-à -dire un partage des tâches et des rôles entre hommes et femmes : partage des tâches domestiques, partage des rôles dans l'éducation des enfants, différenciation entre celui qui a un emploi et celui qui " reste à  la maison ", ou différenciation des emplois si les deux travaillent. Certains tentent d'expliquer la fragilisation des couples (la montée des divorces) par l'atténuation de la division du travail entre hommes et femmes, qui réduit leur complémentarité et donc leur solidarité.
  • Solidarité organique et cohésion sociale. Si le lien social ne suppose plus la ressemblance des individus, alors la société est nécessairement transformée. D'abord, le poids de la culture commune sera moins grand, son emprise sur les vies sera moins fort, et on verra se différencier les modes de vie et les comportements. Ce type de société favorise le développement de l'individualisme, parce que la cohésion sociale est compatible avec des individus autonomes et différenciés – c'est en ce sens qu'on peut dire que l'individu est une " création sociale ".

Si vous reprenez la définition de l'intégration sociale donnée au début de cette section, vous verrez que l'opposition entre solidarité mécanique et organique est en fait une distinction entre des formes de solidarité qui privilégient les croyances, valeurs et pratiques communes (donc l'identité) pour bâtir le lien social, et des formes de solidarité qui mettent au contraire l'accent sur l'interaction et les objectifs communs.

Liste d'activités
n°353 : Caractéristiques des deux formes de solidarité.
n°376 : La division du travail chez Durkheim.
n°379 : La division du travail et l'intégration sociale d'après Durkheim.

1.2 - Les principales instances d'intégration. 2[0]

Vous avez vu en première ce que les sociologues appellent les instances de socialisation, c'est-à -dire les institutions ou groupes qui transmettent la culture d'une société, ses normes et ses valeurs. Nous allons reprendre l'étude de ces instances, mais sous un angle un peu différent, pour voir non pas tant comment elles construisent l'individu en le socialisant, mais comment cette construction produit de la solidarité entre les individus d'une même société. Il y a bien sûr une multitude d'instances d'intégration, mais nous allons nous concentrer sur les principales : le travail, la famille, l'école et la citoyenneté.

1.2.1 - Le travail, parce qu'il donne une identité professionnelle, un revenu et des droits sociaux, est le pilier essentiel de l'intégration. 0[0]

Le travail comme activité centrale dans la société, comme activité donnant statut et rôle à  l'individu, n'apparaît en tant que tel qu'au 18è siècle, selon certains philosophes comme D.Méda. Sa place sociale s'est considérablement accrue depuis cette époque et le travail est " le " moyen pour l'individu de se construire une identité professionnelle et sociale, de s'assurer un revenu, et d'obtenir des droits sociaux.

  • Le travail permet de se construire une identité professionnelle. Nous avons vu au chapitre précédent que la division du travail permet à  chacun de se rattacher à  un collectif intermédiaire entre la société et l'individu : le " métier ", la profession, la catégorie sociale. Par le travail on peut d'une part se reconnaître des semblables, qui partagent notre profession ou notre situation économique et sociale, et d'autre part se distinguer d'autres personnes, qui exercent un métier différent, et ont donc d'autres valeurs, d'autres référence, avec qui on peut même être en conflit. Cela peut paraître paradoxal, mais un individu a besoin de ce double mouvement de différenciation et d'assimilation pour s'intégrer. L'identification à  autrui nous rattache à  la société, fait exister le collectif, et la différenciation nous donne une place dans ce collectif. Dans le travail, cette " place " va se caractériser par un statut social – en quelque sorte le rang du travailleur dans les différentes hiérarchies sociales (prestige, pouvoir, mais aussi richesse) – et un rôle social – c'est-à -dire l'utilité du travailleur dans l'entreprise et au-delà  dans la société, ce à  quoi " il sert ".
  • Le travail assure un revenu et la participation à  la société de consommation. Travailler, plus précisément être actif, s'est s'assurer un revenu, qui est déjà  une reconnaissance de l'utilité sociale de ce que l'on fait. En ce premier sens, déjà , le travail est intégrateur. Mais le revenu permet aussi à  l'individu de consommer les biens valorisés par la société, et donc de s'y faire reconnaître. Si nous consommons tous à  peu près les mêmes choses (voitures, logement, loisirs, vêtements, etc.) ce n'est pas seulement parce que ces biens sont objectivement utiles ou nécessaires, mais aussi parce qu'ils nous donnent un certain statut social. Pensez à  ce que cela peut représenter en termes d'autonomie et d'identité personnelle d'acheter sa première voiture.
  • Le travail assure des droits sociaux. Les droits sociaux sont les prestations sociales constitutives de l'Etat providence dont on reparlera à  la deuxième section de ce chapitre. C'est, par exemple, la possibilité d'une indemnisation pour les salariés qui se retrouvent au chômage. Ces droits sociaux matérialisent la solidarité entre les individus, et plus encore l'appartenance à  la société : c'est bien parce qu'on travaille en France que l'on bénéficie d'une panoplie de droits et de prestations, qui diffèrent d'un pays à  l'autre, chaque société organisant sa sphère de solidarité.  
Le travail, parce qu'il permet à  l'individu d'acquérir un statut social, de disposer de revenus et d'accéder à  des droits et des garanties sociales, est donc devenu un pilier de l'intégration sociale. La nécessité impérieuse (pas seulement matériellement mais aussi socialement) d'avoir un emploi, la volonté très marquée dans les enquêtes d'opinion de s'épanouir dans son travail, montrent bien que le travail n'est pas seulement une activité parmi d'autres. Le travail est plus que cela, il est fortement chargé symboliquement, autrement dit il fait partie du registre des valeurs. 
Liste d'activités
n°367 : Identité sociale des musiciens de jazz.

1.2.2 - La famille, parce qu'elle transmet dès la naissance des normes et des valeurs, et parce qu'elle est le lieu d'activités communes, a un rôle fondateur dans l'intégration. 0[0]

C'est dans la famille que se passe une bonne partie de la socialisation primaire des individus. C'est là  d'abord que sont transmises les normes et les valeurs en vigueur dans la société. Mais la famille est aussi un réseau d'entraide et de solidarité qui contribue à  la cohésion sociale.

  • La famille transmet les normes et les valeurs en vigueur dans la société. Vous avez abordé ce mécanisme de la socialisation familiale en classe de première, et vous savez comment la famille transmet le langage, les mœurs, les rôles sociaux (à  commencer par ceux de parents et d'enfants !). Nous n'allons pas analyser ce processus ici, mais simplement rappeler son importance pour bien s'intégrer à  la société. L'exemple de la langue est le plus parlant (si on peut dire !) : comment ne pas se sentir étranger dans une société si on n'en parle pas la langue ? Comment interagir avec les autres si on ne peut se comprendre ?
  • La famille est le lieu d'activités communes. C'est vrai évidemment pour les activités quotidiennes, comme les repas par exemple. Ces activités donnent lieu à  un partage des tâches à  l'intérieur de la famille, un peu comme le travail est divisé dans l'entreprise, qui organise des rôles familiaux (qui prépare le repas, qui s'occupe des tâches ménagères, des courses, des démarches administratives, etc.). Les loisirs pris en famille permettent aussi de tisser des liens de socialisation . Enfin, la famille peut aussi être un lieu d'activité économique, comme dans les familles d'agriculteurs traditionnelles ou chez les ouvriers du textile au début du 19ème siècle (les " canuts " lyonnais par exemple).
  • La famille constitue un réseau de solidarité. Il est évident que la famille implique un ensemble d'obligations et de droits réciproques permanents entre ses membres, tant sur le plan légal que sur le plan affectif. C'est notamment la relation entre parents et enfants, bien plus durable que la relation de couple par exemple, ou encore la relation entre grands-parents et petits-enfants, avec ce qu'elle implique souvent en termes d'échange de services ou de transferts financiers.Mais quel est l'impact de ces liens sur l'intégration ? Comme le travail, la famille est un " échelon intermédiaire " entre la société et l'individu, où celui-ci peut prendre place, donner du sens à  sa présence parce qu'elle s'insère dans un tissu de relations de proximité. La famille est en fait un " lieu ", un espace de partage où la solidarité prend une dimension concrète. La famille est souvent, pour l'individu, le premier recours en cas de " pépin ", mais aussi un recours pour organiser au mieux sa vie matérielle (par exemple, la garde des enfants par les grands-parents, occasionnellement ou régulièrement).

1.2.3 - L'école transmet une culture et des valeurs partagées et rend possible l'intégration professionnelle. 0[0]

Avec la famille, l'école joue un rôle important dans la socialisation des futurs citoyens. Elle contribue donc à  l'intégration sociale des membres de la société, en transmettant des normes et des valeurs, mais aussi en favorisant l'épanouissement individuel et en préparant l'entrée dans la vie active.

  • Le rôle traditionnel de l'école : la transmission d'une culture commune. L' " école républicaine ", celle qui s'est construite au cours de la 3è République, en particulier avec les lois de Jules Ferry rendant la scolarité obligatoire, est d'abord celle qui a comme objectif de " fabriquer  des bons français ". Elle a imposé la langue française au détriment des langues régionales de manière très systématique (et vous savez depuis la classe de première combien la langue est un élément essentiel de la culture d'une société). Elle a valorisé la science et la raison, et à  travers elles, l'idée d'une culture universelle dépassant les particularismes religieux. Elle a diffusé tout un ensemble de valeurs patriotiques (les grandes dates de l'histoire de France, les " grands hommes ", le drapeau français, la Révolution française, etc) qui ont contribué à  construire réellement la Nation française : les enfants, une fois passés par l'école, avaient à  la fois une langue, des références culturelles et des racines historiques communes, quelle que soit leur origine sociale, régionale, religieuse ou ethnique. On mesure à  quel point ce fonctionnement était en effet intégrateur.
  • La préparation à  la vie active. L'école prépare à  l'entrée dans le monde du travail en dispensant des qualifications et en les validant par des diplômes. On retrouve dans cette fonction utilitaire de l'école un peu la même fonction intégratrice que la division du travail : donner une place à  chacun en lui donnant une identité professionnelle. Le diplôme, c'est la reconnaissance de capacités et donc d'une sorte " d'utilité sociale ", mais c'est aussi le début de l'appartenance à  un monde professionnel.
  • La construction des individus. L'école doit permettre à  l'enfant de développer sa personnalité, de s'épanouir, donc de construire son identité personnelle, par définition différente de celle des autres enfants. Cela peut paraître paradoxal de dire que la construction de l'identité individuelle concourt à  l'intégration sociale, mais le paradoxe n'est qu'apparent. Emile Durkheim avait déjà  souligné que l'individu était nécessairement une construction sociale : ce n'est que dans un cadre social, par opposition avec les autres et plus généralement dans l'interaction avec les autres que l'on peut affirmer une personnalité propre.

Nous verrons plus loin les difficultés que rencontre aujourd'hui l'école dans sa mission intégratrice, mais ces difficultés, largement évoquées dans les médias, ne doit pas conduire à  sous-estimer le rôle de l'école dans la cohésion sociale. Le développement de la scolarité obligatoire jusqu'à  16 ans, le prolongement et la démocratisation des études font que le poids de l'école dans le processus d'intégration s'est considérablement renforcé au cours du 20ème siècle.

1.2.4 - Par la citoyenneté, les individus sont reconnus comme membres de la nation, disposant de droits et de devoirs identiques. 0[0]

La citoyenneté, que nous allons commencer par définir, joue aussi un rôle non négligeable dans l'intégration.

  • Qu'est-ce que la citoyenneté ? La citoyenneté est d'abord politique. On peut dire que c'est la capacité à  être membre d'une communauté politique et, à  ce titre, à  participer à  la prise des décisions. Ces décisions sont celles qui concernent la vie en société et en particulier la façon de régler les conflits surgissant entre les membres de la société. La citoyenneté s'exerce au travers d'un certain nombre de droits (égalité juridique des citoyens, droit de vote, etc…) et de devoirs (défense du pays, financement des dépenses collectives, etc).
  • En quoi la citoyenneté est-elle intégratrice dans une société démocratique ? Chaque citoyen, au-delà  de toutes les différences qu'il peut avoir avec les autres citoyens, est dépositaires d'une parcelle de légitimité. A ce titre, il dispose des mêmes droits et devoirs que les autres, et il est appelé à  les exercer concrètement. C'est cette égalité entre les individus et l'implication dans le gouvernement de la société qui est intégrateur. La Nation se veut intégratrice de ses membres au-delà  de leurs différences religieuses, ethniques, ou de genre (homme/femme). Elle transcende donc tous les particularismes au nom des valeurs universelles (égalité, démocratie, liberté).
Enfin, pour conclure, on peut remarquer que si l'exercice traditionnel de la citoyenneté politique semble aujourd'hui en déclin, il y a sans doute des formes nouvelles d'exercice de cette citoyenneté : quand on voit le nombre d'associations s'accroître, le nombre de gens qui s'impliquent bénévolement, par exemple, dans les Restos du Cœur, on peut penser qu'il y a là  de nouvelles formes de participation, qui sont essentiellement politiques.

1.3 - La crise du lien social dans la société contemporaine. 2[0]

Vous entendez sûrement parler, dans les médias comme autour de vous, de la " crise du lien social ", ou encore de " perte des repères ", " d'affaiblissement des valeurs " ou de " fracture sociale ". Toutes ces expressions font référence, implicitement à   la même chose, une difficulté croissante à  construire le lien social dans notre société, qui conduit à  s'interroger sur la possibilité d'une " explosion sociale ", un délitement de la société faute de cohésion entre ses membres.
Comment peut s'expliquer une telle évolution ? D'abord par les mutations d'une instance d'intégration centrale dans notre société : le travail. Vous avez vu au chapitre 2 à  quel point l'organisation du travail, et donc les relations sociales qu'il implique, a changé au cours du 20ème siècle. Ceci n'est pas sans conséquence sur la fonction intégratrice du travail, qui s'en trouve au minimum transformée, et pour certains franchement remise en question. Mais la crise du lien social provient aussi du changement social, de l'évolution socioculturelle de notre société (montée de l'individualisme, pauvreté, revendications identitaires) qui pose de nouveaux défis aux instances d'intégration qui n'y sont pas forcément adaptées.
Nous allons examiner successivement ces différents facteurs de crise du lien social, en mettant en évidence les problèmes particuliers posés par chacun et les solutions qui s'esquissent.

1.3.1 - La nature du travail ayant changé et sa place dans la vie de l'individu étant aujourd'hui moins grande, ne faudrait-il pas développer d'autres sources de lien social ? 0[0]

Il y a plusieurs façons d'analyser la crise de l'intégration par le travail dans les sociétés modernes. La première est de considérer qu'il y a crise de l'intégration parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde. Mais il faut aussi envisager dans un second temps que le travail, notamment à  cause des changements dans son organisation et sa nature, non seulement n'intègre plus mais peut-être même affaiblit le lien social. Enfin, et de façon plus positive, on peut considérer que la crise de l'intégration par le travail tient à  ce que nous n'avons pas encore inventé les instances d'intégration capables de se substituer au travail dont la place dans la vie des individus décroît.

  • La montée du chômage affaiblit l'intégration par le travail. Depuis le premier choc pétrolier de 1973, les sociétés industrielles ont toutes été confrontées à  une forte hausse du taux de chômage, qui s'est révélée particulièrement durable dans les pays d'Europe continentale – par exemple en France et en Allemagne. Mais le plus inquiétant est l'allongement de la durée moyenne de chômage et la constitution de ce que l'on a appelé le " noyau dur " du chômage, c'est-à -dire des chômeurs de longue durée (plus d'un an, voire plus de deux ans pour certains). Cette prolongation du chômage a sur l'intégration des effets symétriques à  ceux du travail ! Tout d'abord la diminution des revenus de la personne limite son accès à  la société de consommation. Mais quand il dure, il peut avoir d'autres effets socialement très destructeurs du lien social. L'identité professionnelle, notamment, est remise en cause parce que le chômeur ne s'inscrit plus dans la division du travail, ne participe plus à  un collectif. Cela se traduit très concrètement en termes d'employabilité, c'est-à -dire de capacité à  retrouver un emploi : perte des compétences techniques par manque de pratique ou parce que les savoir-faire professionnels évoluent, perte des relations sociales (collègues de travail), voire stigmatisation par les employeurs (un chômeur de longue durée est souvent suspecté d'être responsable de son état). On peut donc dire qu'il y a un défaut d'intégration par le travail parce que le travail est devenu rare. Mais attention, cela ne signifie pas que le travail n'est plus intégrateur, bien au contraire : si l'intégration sociale pâtit du manque de travail, c'est bien parce que le travail est intégrateur. 
  • Les changements dans la nature et l'organisation du travail et leurs effets sur le lien social. La précarité, c'est-à -dire l'absence de garanties sur la durée de l'emploi dans le temps (que la durée de l'emploi soit connue à  l'avance comme dans le cas des CDD ou qu'elle soit incertaine, c'est-à -dire que le salarié est toujours sous la menace du licenciement), et la flexibilité, c'est-à -dire la multiplication des formes particulières d'emploi, non choisies par le salarié (horaires flexibles, temps partiels imposés, etc.) influent sur la qualité du lien social issu du travail. D'abord, on observe souvent une moindre reconnaissance sociale de ces types d'emploi et les salariés qui les occupent ont du mal à  se construire une identité professionnelle valorisante. En plus, dans l'entreprise, se juxtaposent des statuts juridiques très variés (salariés stables, salariés d'entreprises intérimaires, salariés en CDD …) ce qui ne facilite pas la formation d'un collectif de travail intégrateur des individus qui le composent. Ensuite, il est fréquent que des droits moindres soient attachés à  ces emplois (en particulier ceux accordés par les conventions collectives). Quand on se rappelle que le travail intègre grâce au statut, au revenu et aux droits qu'il donne, on comprend que le développement de la précarité et de la flexibilité puisse représenter une menace pour la solidité de l'intégration sociale.
  • Vers une désacralisation du travail ? On observe sans doute aussi une transformation de la place du travail dans l'ensemble des valeurs, spécialement chez les jeunes. Ainsi depuis plusieurs années, dans les enquêtes d'opinion sur les valeurs, la place de la réussite professionnelle a reculé au profit de la réussite familiale, y compris chez les garçons. Les deux types de réussite sont aujourd'hui placées à  peu près au même niveau alors qu'auparavant la réussite professionnelle venait assez nettement en tête, surtout pour les hommes. De même, on observe chez les jeunes cadres que l'idée de limiter son temps de travail, et donc de le compter, a fait son chemin : beaucoup d'entre eux prennent très volontiers les congés liés à  la réduction du temps de travail, ce qui prouve que la valeur qu'ils accordent à  leur travail se transforme. Comment interpréter ces évolutions ?  Elles sont au fond assez logique dans une société où la place du travail dans la vie de l'individu décroît : on est actif plus tard, parce qu'on fait des études, on s'arrête de travailler plus tôt, grâce aux systèmes de retraite, et la durée annuelle du travail a également diminué. Certains, comme la philosophe Dominique Méda, en tirent argument pour dire qu'il faut développer d'autres modes d'intégration sociale : valoriser les rôles familiaux, mais aussi la vie associative, syndicale, politique, etc. Si la place du travail dans la société se rétrécit, il ne sert à  rien de déplorer la perte de la " valeur travail ", mais il faut lui substituer d'autres instances d'intégration.
  • Le travail reste cependant un dispositif essentiel d'intégration. Par tous ces aspects, la place du travail dans l'intégration se trouve donc modifiée et fragilisée. Est-ce à  dire qu'il s'agit de la " fin du travail ", comme le soutiennent certains (La fin du travail est le titre d'un livre d'un américain, J. Rifkin) ? Cela semble bien difficile à  soutenir. Le travail sous la forme d'un emploi stable, à  temps complet, assorti de droits et de garanties sociales a été central dans les deux derniers siècles. Cette forme est en crise, elle est en train de se transformer et le développement des formes particulières d'emploi en est un symptôme. Cependant il ne faut pas oublier non plus que si crise de l'emploi il y a, elle ne touche cependant qu'une petite partie des emplois : la grande majorité des emplois sont aujourd'hui en France stables et à  temps complet.

Le travail a été associé depuis la révolution industrielle au devoir : il s'agissait d'une contrainte admise comme nécessaire, voire essentielle par les membres de la société. Le système de valeurs se transforme peu à  peu et, aujourd'hui, avec les progrès de l'individualisme, les individus placent au premier plan de leurs valeurs l'épanouissement personnel (considéré de plus en plus comme un " devoir "). Cela ne signifie pas pour autant que le travail ait disparu des valeurs. Il a probablement perdu la première place, comme on l'a déjà  vu, et il est englobé dans la problématique de l'épanouissement personnel : l'individu va évaluer le travail à  l'aune du plaisir personnel qu'il y trouve, plus qu'à  l'aune de l'utilité pour la société de ce travail. Plus le décalage sera grand entre le travail tel qu'il est vécu dans un emploi précis et la représentation que l'individu a d'un travail épanouissant, plus le travail sera contesté comme valeur et moins le travail jouera son rôle intégrateur. Il y a donc là  un enjeu essentiel pour la réussite de l'intégration par le travail : comment rendre le travail compatible avec ces nouvelles valeurs individuelles ?

Liste d'activités
n°402 : SDF et activité professionnelle

1.3.2 - Pauvreté et exclusion : les caractéristiques modernes de la pauvreté entraînent souvent l'exclusion, c'est-à -dire la rupture du lien social. 0[1]

Nous analyserons la pauvreté moderne et son traitement plus loin dans ce chapitre (paragraphe 23), nous n'allons donc pas le faire ici. Ce qui nous intéresse ici, c'est de voir comment la pauvreté aujourd'hui peut devenir synonyme d'exclusion, c'est-à -dire de rupture du lien social. Ce basculement de la pauvreté vers la marginalité s'explique d'abord parce que le chômage est souvent à  l'origine de la pauvreté, mais aussi par le relâchement des solidarités traditionnelles et par le caractère cumulatif de la pauvreté et de l'exclusion.

  • La montée du chômage et ses effets sur le lien social. La pauvreté dans les sociétés modernes s'explique en grande partie par le chômage, qui s'est beaucoup accru dans les années 1980 et dont le niveau ne redescend que très lentement du fait du faible nombre d'emplois créés dans les années 1980 et 1990, malgré quelques périodes de croissance relativement plus rapide. On retrouve donc dans la pauvreté moderne les effets désintégrateur du chômage que nous avons étudiés au paragrahe précédent.
  • La pauvreté mène à  l'exclusion quand les solidarités traditionnelles se sont affaiblies. On pense ici principalement à  la solidarité familiale. La réduction de la taille des familles et plus particulièrement l'instabilité des couples fragilise les individus en limitant les ressources des ménages (et donc les moyens de la solidarité familiale) : le chômage est beaucoup plus grave dans une famille monoparentale que dans une famille élargie !  Ce n'est d'ailleurs pas qu'une question de ressources monétaires, car la solidarité familiale c'est aussi des relations que l'on mobilise pour retrouver un emploi ou un logement, et surtout des liens affectifs qui aident à  passer des moments difficiles. Le développement de l'urbanisation joue un rôle similaire : le mode de vie en ville est plus anonyme que dans les campagnes traditionnelles où pouvait se tisser une solidarité " de voisinage " qui fait parfois cruellement défaut aujourd'hui. Il faut aussi dire que le chômage et la pauvreté peuvent entraîner en retour des ruptures familiales (les divorces sont plus nombreux dans les couples comptant un chômeur) et sociales (le chômeur se coupe de ses amis parce qu'il a honte de sa situation).
  • Pauvreté et citoyenneté : de l'exclusion économique à  l'exclusion politique. Pour s'exprimer politiquement, il faut se sentir citoyen, c'est-à -dire réellement membre d'une Nation. Pour cela, il faut en avoir les moyens, que ce soit sur le plan intellectuel ou sur le plan économique. On observe que l'exclusion économique qui accompagne la montée du chômage et la précarisation de l'emploi se double d'une exclusion politique : l'individu n'a plus les moyens et ne se sent plus les moyens de participer aux décisions politiques (par exemple, il a perdu ses papiers d'identité, ne peut pas s'en faire refaire et ne plus voter. De toutes façons, il a l'impression de n'être au courant de rien, n'ayant souvent pas la télévision et ne pouvant lire les journaux).
  • Le processus cumulatif de pauvreté et d'exclusion. Le fonctionnement de la société moderne est ainsi fait qu'une pauvreté en entraîne fréquemment une autre, qu'une exclusion en entraîne fréquemment une autre, tant et si bien que les individus peuvent se retrouver dans de véritables spirales de marginalisation. Par exemple, la baisse des revenus liée au chômage peut déboucher sur la perte du logement : l'individu, ou le ménage, s'était endetté pour acheter son logement et, du fait de la baisse des revenus, ne peut plus rembourser les emprunts. Le logement est alors vendu et le chômeur a le plus grand mal à  trouver un logement en location car il n'a plus de feuilles de paie à  montrer. Or ne pas avoir d'adresse à  donner, être " sans domicile fixe " est socialement très excluant et les chances de trouver un emploi sans pouvoir fournir d'adresse sont minces.

L'exclusion est rarement totale. Mais les fragilités se cumulent, se transmettent même parfois (les enfants des exclus sont plus fragiles socialement que les autres, en particulier parce qu'ils n'ont souvent ni les liens familiaux ni les diplômes scolaires qui pourraient éventuellement les protéger).  Le processus n'est évidemment pas automatique. Tous les chômeurs de longue durée, et loin de là , ne sont pas des exclus. Cependant on voit bien que l'allongement et la progression du chômage sont des facteurs de risque pour le lien social.

1.3.3 - Universalisme, communautarisme et cohésion sociale : de qui doit-on être solidaire ? 0[0]

Un troisième défi auquel doivent faire face les sociétés modernes est la montée du communautarisme : la nécessité du lien social ne semble plus aller de soi aujourd'hui, et il y a une tendance à  se replier sur la communauté ethnique ou religieuse, la région, ou même sur la sphère privée (soi-même, la famille). Alexis de Tocqueville avait déjà  envisagé ce repli des individus sur des appartenances intermédiaires et le délitement du lien politique et social national dans les sociétés démocratiques modernes. Nous allons tenter d'expliquer cette mutation et d'en montrer les dangers potentiels.

  • Le modèle de l'individualisme universaliste. Le modèle de cohésion sociale qu'appliquent les sociétés modernes est fondamentalement basé sur l'individualisme. En effet, il s'est construit sur la fin des solidarités intermédiaires (famille, religion, ethnie, territoire, …), affaiblies par les mutations sociales comme l'urbanisation, la déchristianisation, la réduction de la taille des familles. Le développement d'un lien politique national, d'une culture et d'une protection sociale nationales a renforcé ce mouvement d'individualisation en même temps qu'il s'appuyait dessus. Tout se passe comme si aujourd'hui le lien social se tissait directement entre l'individu et l'ensemble de la société représenté le plus souvent par l'Etat ou les Adminsitrations publiques, ce qui permet d'un point de vue positif d'émanciper la personne des vieilles attaches issues de la société traditionnelle. Il y a aussi une forme de rationalisation de la solidarité, dont on recherchera l'efficacité et dont on discutera les buts. On est dans ce qu'on appelle un individualisme universaliste : " individualisme " parce qu'on met en avant les droits individuels, " universaliste " parce que ces mêmes droits sont reconnus à  tout le monde.
  • Les limites d'un universalisme trop abstrait. L'inconvénient de ce modèle de solidarité est qu'il débouche sur une pratique " froide " du lien social, parce qu'anonyme et administrative. Les prestations sociales, par exemple, ne s'accompagnent certainement pas d'autant de chaleur humaine, de liens affectifs, que l'entraide familiale ou de voisinage. De même, quand on paie ses cotisations sociales ou ses impôts, on fait un acte de solidarité, mais qui peut ne plus être perçu comme tel, ni par soi, ni par ceux qui en profitent, parce qu'il passe par l'interface de la Sécurité Sociale ou de l'Etat. A la limite, cette anonymisation du lien détruit le sentiment de solidarité parce que les individus se sentent dispenser personnellement du devoir d'entraide dès lors qu'il est assumé collectivement.  Ce mouvement est renforcé aujourd'hui par l'affaiblissement des identités nationales dans un contexte de paix durable (les conflits aident à  " souder " les communautés nationales !) et de mondialisation économique et culturelle.
  • Le communautarisme et la recherche d'un lien social moins abstrait. A l'opposé du mouvement d'universalisation et de rationalisation du lien social que nous venons d'évoquer, on constate aussi une tendance inverse de reconstitution de liens communautaires, basés sur l'appartenance, sur l'identification de l'individu à  un groupe intermédiaire. On trouve ainsi, par exemple, des médias de type communautaire (" Pink TV ", " Filles TV "). Vous avez aussi entendu parler des revendications régionalistes (Corse, Pays Basque, Lombardie, …) : utilisation de la langue régionale comme langue administrative ou langue d'enseignement (ce qui discrimine évidemment ceux qui ne sont pas originaires de la région), autonomie financière qui remet en cause la redistribution fiscale entre régions et donc la solidarité nationale.  Le développement des signes d'appartenance religieuses ostensibles (on pense bien sûr au voile, mais ce n'est pas le seul exemple) est également l'indice d'une montée du communautarisme religieux. Ces mouvements peuvent être vus comme l'expression d'une forme d'individualisme : les individus affichent leurs particularités pour marquer leur autonomie vis-à -vis de la société (c'est surtout vrai pour les identités minoritaires). En ce sens on peut parler d'individualisme communautaire. Mais ce sont aussi des formes de lien social moins abstraites, peut-être aussi plus spontanées, et qui tissent souvent des solidarités de proximité. Il est par exemple plus facile de se fabriquer une identité en marquant son appartenance à  un groupe clairement différencié des autres. Et des mouvements de solidarité de voisinage (en cas de catastrophe naturelle par exemple) sont plus ressentis comme des gestes personnalisés.
  • Mais le communautarisme peut déboucher sur une remise en cause de la cohésion sociale. Le communautarisme menace le lien politique, car si on cultive les différences entre les groupes constituant la société, on met forcément à  mal l'idée de citoyenneté qui se fonde justement sur les points communs et non les différences entre individus. Dans les cas extrêmes, on peut arriver à  ce que les groupes aient des représentations politiques distinctes. Un autre danger du communautarisme est qu'il peut limiter l'ampleur de la solidarité en la réservant au groupe (un parti politique français demande par exemple des systèmes de sécurité sociale séparés pour les immigrés et les Français).

1.3.4 - La montée de l'individualisme rend plus difficile le fonctionnement des instances d'intégration sociale. 1[0]

Tout le monde semble s'entendre aujourd'hui pour dire que les sociétés modernes sont individualistes – on dit même parfois que la civilisation occidentale a " inventé " l'individualisme. Mais la signification exacte de cette montée de l'individualisme n'est pas toujours très claire. De même, on convient généralement de ce que cet individualisme menace la cohésion sociale, mais sans préciser par quels mécanismes. C'est donc à  ces questions que nous allons essayer de répondre maintenant. Nous montrerons aussi que l'individualisme n'est pas forcément un phénomène négatif, même du point de vue de l'intégration sociale.

  • Les liens familiaux fragilisés par l'individualisme. La réduction de la taille des familles, conséquence des divorces et du plus petit nombre d'enfants, diminue de manière mécanique le nombre de personnes avec qui l'individu a des liens familiaux. Cela signifie que la solidarité familiale sera limitée à  un nombre réduit de personnes. La diminution du nombre de mariages et la hausse des naissances hors mariage montrent aussi ce qu'on peut appeler une désinstitutionnalisation de la famille : elle est de moins en moins une institution normée (toutes les familles ont les mêmes formes), et repose de plus en plus sur les choix des individus. Rester ensemble ne va plus de soi, et le lien familial est plus fragile. La socialisation et le contrôle social qu'exerçait la famille, c'est-à -dire transmettre des normes et des valeurs et veiller à  leur respect, sont plus difficile à  exercer, parce que, dans une société individualiste, la tolérance et l'épanouissement personnel sont devenu primordiaux.
  • L'école face aux comportements calculateurs. Nous avons vu plus haut le rôle de l'école dans la construction d'une culture commune. Mais du fait de l'importance du diplôme dans l'accès à  l'emploi, les familles développent des stratégies scolaires vis-à -vis des diplômes : choisir la bonne filière, le bon lycée, la bonne option, la bonne université, etc. Le calcul l'emporte de plus en plus sur le rapport gratuit à  la culture : l'élève veut bien travailler, mais à  condition que " ça rapporte ". Ces comportements sont compréhensibles dans la mesure où l'accès à  l'emploi est de plus en plus difficile, mais ils vont à  l'encontre de certains objectifs de l'école. L'égalité des chances, par exemple, est remise en cause par la différenciation précoce des parcours scolaires. De même, la diffusion d'une culture commune est parfois sacrifiée au profit de l'acquisition de compétences " utiles " pour le cursus scolaire et l'intégration professionnelle.
  • L'engagement citoyen est confronté aux calculs d'intérêt. La crise de la citoyenneté politique, qui se manifeste surtout par le développement de l'abstention, peut être analysée comme une conséquence de l'individualisme. Dans une société ou les individus ont accès à  un certain confort matériel, les citoyens sont moins intéressés par les affaires publiques, qui ne les concernent pas directement. Déjà  au 19ème siècle, Alexis de Tocqueville prédisait que la démocratie serait un jour confrontée à  l'indifférence des citoyens : est-on en train de vivre ce phénomène ? Il faut d'ailleurs le rapprocher du comportement de " passager clandestin " qu'on a étudié dans le cas des conflits sociaux (voir le chapitre 4).
  • Cependant, l'individualisme n'est pas l'égoïsme, et il n'est pas forcément négatif. Dans le langage courant, on tend parfois à  assimiler l'individualisme et l'égoïsme, mais c'est abusif. Alors que l'égoïsme est le fait de faire passer avant tout son intérêt personnel, l'individualisme consiste en un développement dans la société des droits et des responsabilités individuelles, favorisant l'initiative et l ‘indépendance des individus. Mais on peut être individualiste et altruiste, si l'on se soucie des autres par une inclination de sa propre volonté, pas au nom d'un devoir social. De plus, la montée de l'individualisme n'est sans doute pas aussi dangereuse qu'on veut parfois le croire. Par exemple, les liens familiaux, s'ils se transforment, restent souvent extrêmement vivaces : les liens intergénérationnels sont encore très forts, l'enfant devenant une valeur centrale de la famille. Ils se développent même avec l'allongement de l'espérance de vie des grands-parents. De même, si la participation politique décline, l'investissement citoyen reste fort mais sous des formes renouvelées, notamment dans des associations humanitaires dont le caractère politique est évident.

On le voit, si la montée de l'individualisme complique beaucoup la mécanique de l'intégration sociale, c'est sans doute surtout parce qu'il l'oblige à  s'adapter à  une nouvelle mentalité, à  de nouvelles valeurs.  

Conclusion :

Intégration et exclusion sont donc deux processus à  l'œuvre simultanément dans nos sociétés. En effet, pour survivre, toute société doit sans cesse chercher à  intégrer ses membres, c'est-à -dire à  leur faire partager les normes et les valeurs reconnues à  un moment donné comme essentielles. En même temps, la liberté et l'égalité qui sont les principes fondateurs des sociétés démocratiques peuvent déboucher sur des mécanismes qui excluent et marginalisent certains individus. Et intégrer ne doit pas signifier supprimer les différences mais au contraire savoir les respecter tout en maintenant l'unité de la société. Tenir tous les bouts à  la fois est évidemment difficile, c'est le défi un peu fou que se lancent toutes les sociétés réellement démocratiques. On retrouve ici l'idée que la démocratie est quelque part une utopie, sans cesse à  poursuivre et à  construire. Rien n'est jamais gagné, comme le montrent tous les débats actuels, même pas le combat pour la démocratie, comme le montre le retour de certains intégrismes.

Nous avons vu que l'intégration et la cohésion sociale reposaient largement sur des droits économiques et sociaux, droits obtenus souvent dans la douleur (il ne faut pas l'oublier) et qui se sont constitués en un système protecteur et émancipateur de l'individu. Ces droits sociaux peuvent être considérés d'une certaine manière comme les conditions d'exercice des droits politiques. La construction de ce système est indissociable de celle de l'Etat providence. Ce système assure la protection sociale des individus, il est l'expression de la solidarité collective qui relie les membres de la société. C'est ce système sur lequel nous allons réfléchir maintenant.