Partie 1

1. La dynamique de la stratification sociale. 8[0]

Pour décrire l'évolution des inégalités, il faut prendre en compte deux choses. La première, c'est l'ampleur des inégalités : est-ce que l'écart entre le " haut " et le " bas " de la hiérarchie augmente ou diminue ? La seconde, c'est la nature des inégalités, c'est-à -dire ce sur quoi elle portent : les inégalités d'aujourd'hui sont-elles les mêmes qu'autrefois, ou bien de nouvelles inégalités apparaissent-elles ?

1.1 - Les sociétés modernes sont structurées par de nombreuses inégalités. 2[1]

Quand on parle d'inégalités, on a trop tendance à  ne voir que l'inégalité entre " riches " et " pauvres ". La réalité est plus complexe. Les inégalités ont des origines très variées et ne se recoupent pas toujours les unes les autres. C'est pourquoi nous allons essayer de dissiper deux erreurs traditionnelles, la première étant de croire que les inégalités économiques se réduisent aux inégalités de salaires, et la seconde, que toutes les inégalités s'expliquent au fond par les inégalités économiques. Mais auparavant, il faut d'abord définir précisément ce qu'est une inégalité, sans quoi on serait conduit à  traiter toute différence comme une inégalité.

1.1.1 - Les différences sociales ne sont pas toutes des inégalités. 10[0]

Les sociétés sont toutes stratifiées, on l'a déjà  dit. Cela signifie qu'elles sont composées de groupes sociaux aux caractéristiques différentes. Ces groupes sont hiérarchisés, c'est-à -dire que certains sont " en haut " de l'échelle, d'autres " en bas ", certains " au-dessus ", d'autres " en dessous ". Il y a donc un classement des différents groupes sociaux. La hiérarchie sociale repose sur des jugements collectifs (pas individuels) de valeur : par exemple, dans notre société, il " vaut mieux " (du verbe valoir, même racine évidemment que " valeur ") être médecin qu'instituteur. C'est socialement plus valorisé. Le médecin aura donc plus de richesses, plus de pouvoir, plus de reconnaissance sociale que l'instituteur. Cela ne préjuge en rien de l'utilité réelle de leur fonction. Cela signifie simplement que notre société accorde plus de valeur sociale à  la fonction de médecin qu'à  celle d'instituteur, de même qu'elle en accorde plus à  celle d'instituteur qu'à  celle d'éboueur : on va dire qu'il y a une inégalité entre le groupe des médecins et celui des instituteurs (pas seulement une différence). Une inégalité, c'est une différence qui se traduit en termes d'avantage et de désavantage et qui fonde donc une hiérarchie. Ainsi la couleur des cheveux peut différencier deux individus, mais, en règle générale, cette différence ne constitue pas la base d'une inégalité, ce qui n'est pas le cas de la couleur de la peau dans de nombreuses sociétés. D'ailleurs, si on associe inégalités et stratification sociale, c'est précisément parce que l'existence de groupes hiérarchisés se voit à  travers les inégalités qui les caractérisent.

Ceci étant, demandons-nous maintenant quelles sont les inégalités actuelles en nous appuyant ici essentiellement sur l'exemple français, même si la question des inégalités mondiales et au sein des pays en développement est tout aussi importante. Il faut souligner tout de suite que les inégalités ne sont pas qu'économiques, même si les inégalités économiques sont sans doute les mieux connues, ce qui ne prouve en rien qu'elles sont les plus importantes.

1.1.2 - Les inégalités économiques ne se réduisent pas aux inégalités de salaire. 4[0]

[Les statistiques données dans ce paragraphe sont tirées de l'article de L. Chauvel, "Le retour des classes sociales ?", in DEES 127, mars 2002.]

  • Les inégalités de salaires sont importantes, mais ce sont aussi les plus faibles et les plus stables.
    Il y a en France, comme dans toutes les sociétés, des inégalités de salaires. Elles dépendent d'abord de la " valeur " que la société attribue aux différents postes de la hiérarchie du travail. Par exemple, on trouve "normal" que le directeur financier d'une entreprise gagne plus que les ouvriers, soit parce qu'on estime que le poste est plus important pour la bonne marche de l'entreprise, soit parce qu'il nécessite plus d'études pour y accéder, soit encore parce qu'il impose de plus grandes responsabilités. Les inégalités dépendent aussi du rapport de force entre les salariés et leurs employeurs : certaines professions, par exemple parce qu'elles sont, à  un moment donné, très demandées, obtiennent des salaires plus élevés (comme, par exemple, les informaticiens). Ainsi, en 2000, le salaire mensuel moyen des ouvriers et des employés à  temps plein (1200€ environ) est 2,5 foisplus petit que le salaire mensuel moyen des cadres (plus de 3000€). Les ouvriers et les employés représentent au total environ 58 % de lapopulation active et les cadres 12.5 % environ. Au coursdu 20ème siècle, les inégalités de salaires ont peu varié du côté " haut " de la hiérarchie : l'écart entre les hauts salaires et le salaire moyen est resté à  peu près le même. Par contre, les inégalités entre les bas salaires et le salaire moyen se sont beaucoup réduites, surtout depuis 1968, grâce à  l'instauration puis à  la revalorisation du SMIC (le rapport interdécile des salaires est ainsi passé de 4 à  3,1 entre 1968 et 2000).
  • Les inégalités de revenus sont plus fortes que les inégalités de salaires et tendent à  augmenter avec la crise économique.
    Les inégalités de revenus sont plus fortes que les inégalités de salaires et tendent à  augmenter avec la crise économique.
    L'écart entre les revenus est toujours plus fort que l'écart entre les salaires : ceux-ci sont protégés par un SMIC assez élevé (équivalent au double du RMI, environ) et aussi par des grilles salariales qui encadrent l'évolution des salaires et empêchent l'apparition de trop grandes inégalités. Les inégalités de revenus, après s'être bien réduites depuis les années 1960, ont augmenté sensiblement depuis le début des années 1980. La première explication de ce retour des inégalités de revenus est le chômage : en perdant leur emploi, les individus perdent aussi leur revenu, ce qui "tire vers le bas" la hiérarchie des revenus. Mais une deuxième explication tient au fait que les revenus du travail ont augmenté (nettement) moins vite que les revenus du capital dpeuis 25 ans. Or ces derniers sont surtout perçus par les ménages les plus riches, ce qui a accru l'écart entre eux et le reste de la population.
  • Les inégalités de patrimoine sont les inégalités économiques les plus fortes.
    Pour le patrimoine, on observe que 20 % de la population ne disposent d'aucun patrimoine. Dans ces conditions, il devient difficile de mesurer un écart … Il vaut mieux parler de gouffre ! Par ailleurs, le patrimoine provient de l'épargne des individus. Or, lacapacité d'épargne augmente plus vite que le revenu : une personnequi gagne 1000€ par mois en consommera sans doute 950 et aura donc 50€ d'épargne ; tandis qu'une personne gagnant 2000€ par mois, parce que ses besoins sont bien satisfaits, consommera une moins grande part de son revenu et pourra épargner proportionnellement plus, mettons 400€. L'écart entre les deux montants d'épargne est de 1 à  8 quand l'écart entre les revenus n'est que de 1 à  2. Cela explique en partie pourquoi les inégalités de patrimoine sont nécessairement plus fortes que les inégalités de revenus. On peut ainsi estimer que, en ce qui concerne les patrimoines, le rapport interdécile (D9/D1) est au moins de 1 à  70, c'est-à -dire que la limite supérieure du patrimoine détenu par le neuvième décile des ménages est 70 fois plus élevée que celle du premier décile. Ces inégalités se sont accrues ces 20 dernières années à  cause de la hausse du prix des actifs patrimoniaux (c'est-à -dire les titres ou les biens possédés par les ménages, comme les actions, les obligations, les logements, …).

En conclusion, les inégalités économiques telles qu'on peut les mesurer restent importantes, ne se réduisent plus, voire s'accroissent. Cependant, comparativement aux autres pays développés, la situation française n'est pas particulière : du point de vue des écarts de salaire, par exemple, la France se situe dans une position moyenne par rapport aux autres grands pays développés. Et les inégalités se sont beaucoup plus accrues en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qu'en France depuis le début des années 1980.

A savoir avant de commencer
n°14 : Salaires, revenus et patrimoine.
n°15 : Rapport interdécile et courbe de Lorenz.
Liste d'activités
n°301 : Salaire, revenu et patrimoine.
n°275 : Le rapport inter-décile
n°272 : La courbe de Lorenz
n°279 : Le revenu des ménages par décile
n°245 : Comparaison inégalités de Revenu disponible / inégalités de Revenu déclaré.
n°262 : Inégalités de patrimoine des ménages salariés en 2000.
n°254 : Evolution de la pauvreté en France depuis 1970.
n°296 : Pauvreté dans l'Union européenne en 1996;
Pour aller plus loin
n°11 : Qu'est-ce que la pauvreté ?

1.1.3 - Les inégalités sociales ne sont pas seulement la conséquence des inégalités économiques. 2[0]

Les inégalités sociales peuvent être la conséquence des inégalités économiques : par exemple, les inégalités quant à  la taille ou au confort des logements découlent bien naturellement d'inégalités de revenus. Cependant, il y a des inégalités qui ne sont pas la conséquence d'un écart de revenu ou de patrimoine, c'est-à -dire que la société valorise des différences autres qu'économiques. Nous allons en donner quelques exemples.

  • Les inégalités entre hommes et femmes. Elles ont des formes diverses, mais dans tous les cas, c'est le genre (masculin / féminin) qui fonde la hiérarchisation et l'inégalité qui en découle. La place des femmes dans la société est marquée par la domination masculine héritée du passé. Les inégalités se vivent d'abord dans la sphère privée : ainsi, la répartition des tâches domestiques reste-t-elle marquée par une profonde inégalité (les changements sont extrêmement lents, à  l'heure actuelle, on estime que les femmes assurent plus des 2/3 des tâches domestiques, on parle de " double journée de travail " pour les femmes actives occupées) qui ne consiste pas seulement en plus de temps passé par les femmes mais aussi au fait que ce sont elles qui effectuent les tâches les moins épanouissantes (lavage du linge, nettoyage des toilettes et des salles de bain, etc.) alors que les hommes font des tâches plus valorisées (jardinage, bricolage, accompagnement des enfants, etc.). Ces inégalités se vivent aussi à  l'école : malgré des résultats scolaires meilleurs pour les filles (à  tous les niveaux de l'enseignement), les orientations les plus valorisées socialement (série scientifique, classes préparatoires aux grandes écoles) restent, majoritairement, l'apanage des garçons. Elles se vivent encore dans la sphère professionnelle : le salaire des femmes est le plus souvent considéré comme un salaire " d'appoint ", c'est-à -dire s'ajoutant à  celui de l'homme, il peut donc être plus faible (alors que de plus en plus de femmes vivent seules et que, de toutes façons, il n'y a aucune raison pour considérer que le travail est moins important pour une femme que pour un homme, même si l'identité masculine se construit sur l'activité professionnelle) ; les femmes ont du mal à  accéder aux postes de responsabilité malgré leur niveau de diplôme. Elles se vivent enfin dans le domaine politique où, malgré la loi sur la parité, le nombre d'élues (en particulier aux scrutins nationaux) est, proportionnellement au nombre de femmes dans la société, extrêmement faible. Il faut aussi dire que ces inégalités font système. Qu'entend-on par là  ? Les inégalités s'enchaînent les unes aux autres et on finit par avoir du mal à  savoir quelle inégalité est à  l'origine des autres. On va le montrer en donnant des exemples. Il est ainsi très rationnel que ce soit la femme, dans un couple, qui garde les enfants quand ils sont malades (elle perdra alors en général son salaire pour ces jours d'absence) car, comme elle est moins payée que son conjoint, le ménage perdra moins d'argent en faisant ce choix (qui n'est donc pas forcément lié au fait que la mère saurait mieux s'occuper d'un enfant malade que le père, même si le couple le pense souvent, l'argument économique ne jouant souvent qu'à  la marge). On pourra ensuite dire que le salaire des femmes est inférieur à  celui des hommes, ou qu'on ne leur donne pas de responsabilité, car " elles sont tout le temps absentes ". De la même manière, les femmes refusent parfois des postes de responsabilité parce qu'elles savent que les réunions auront lieu justement à  l'heure où elles " doivent " être à  la maison pour s'occuper des enfants rentrés de l'école, du fait de la répartition inégalitaire des tâches domestiques. De ce fait, on continue dans l'entreprise à  programmer les réunions à  17h30, par exemple, et les hommes participant à  ces réunions ne pourront pas (même s'ils le souhaitaient) prendre leur part des tâches domestiques, ce qui contribue à  perpétuer le partage inégalitaire des tâches, et la boucle est bouclée !
  • Les inégalités devant la mort. Alors même que l'accès aux soins médicaux est garanti à  tous (en France, toujours), on meurt plus jeune quand on est ouvrier non qualifié que quand on est cadre. Ainsi, entre 1982 et 1996, le nombre de décès observés chez les ouvriers non qualifiés de 30 à  75 ans a été 30 % plus élevé que si leur mortalité avait été la même que celle de l'ensemble de la population, et celui des décès observés chez les cadres de 40 % inférieur à  celui qu'il aurait été aux conditions de mortalité de l'ensemble de la population. L'écart est donc important. Résultat : l'espérance de vie est moins longue chez les ouvriers que chez les cadres (aujourd'hui, l'espérance de vie à  35 ans est de 46 ans pour les cadres de la fonction publique et de 37 ans pour les ouvriers non qualifiés). Ces chiffres sont tirés de A. Mesrine, " Les différences de mortalité par milieu social restent fortes ", in Données sociales 1999. Rappelons que ces chiffres signifient que les cadres qui ont 35 ans aujourd'hui ont une chance sur deux d'atteindre ou de dépasser  81 ans  (35+46) et les ouvriers une chance sur deux d'atteindre ou de dépasser 72 ans (35+37), ce qui fait quand même 9 ans de moins en moyenne. Les chiffres montrent aussi des inégalités devant la mort en fonction de la région où l'on habite. 
  • Les inégalités de réussite scolaire. L'école est, en France, publique et gratuite donc accessible à  tous également. Pourtant, le genre des études, leur durée, le niveau de diplôme atteint sont assez nettement corrélés avec l'origine sociale. Donnons-en quelques exemples. Les statistiques du Ministère de l'Education nationale montrent par exemple qu'en 1996, 80 % des enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures sortis de formation initiale entre 1991 et 1994 ont un diplôme de l'enseignement supérieur alors que 20 % à  peine des enfants d'ouvriers non qualifiés et d'ouvriers agricoles sont dans cette même situation. Deuxième exemple : en 1993, les enfants de cadres représentent 48,5 % des étudiants en classes préparatoires aux grandes écoles, les enfants d'ouvriers 6,8 %, alors que les enfants de cadres représentent 15,8 % des jeunes de 20 à  24 ans et les enfants d'ouvriers 37,5 %. Il faut ajouter que le diplôme n'est pas valorisé de la même manière sur le marché du travail selon l'origine sociale : en 1990, 81,1 % des enfants de cadres ayant un diplôme supérieur à  bac + 2 sont eux-mêmes cadres entre 26 et 33 ans ; avec le même diplôme, les enfants d'artisans et commerçants ne sont que 68,5 % à  être eux-mêmes cadres entre 26 et 33 ans. Nous reparlerons de ces inégalités de réussite scolaire à  propos de la mobilité sociale.

On voit bien que toutes les inégalités ne se réduisent pas à  la différence de revenu. Bien plus, l'inégalité économique est souvent la conséquence d'une inégalité sociale, comme dans le cas de l'inégalité entre hommes et femmes. C'est en cela qu'on peut dire que les inégalités sont multidimensionnelles, ce qui est une autre façon de dire qu'elles n'ont pas toutes la même origine.
Conclusion : les inégalités dont nous venons de parler sont connues depuis longtemps. Nous avons vu qu'elles se transformaient au cours du temps (diminution de l'écart des salaires entre 1960 et 1980, réduction de certaines inégalités hommes-femmes, etc…). Mais il faut aussi se pencher sur la transformation des groupes sociaux liée à  l'évolution des inégalités. 

Liste d'activités
n°258 : Inégalités de niveau de vie retraités / actifs.
n°256 : Inégalités de départ en vacances d'été.
n°267 : Inégalités des taux de chômage en France.
n°264 : Inégalités de réussite au bac selon le sexe et le type de bac, en 2000.
Pour aller plus loin
n°12 : Quatre dimensions de l'inégalité entre hommes et femmes.

1.2 - Les inégalités se transforment. 0[0]

Inégalités et stratification sociale sont liées, nous l'avons déjà  vu. Si les inégalités s'affaiblissent ou se transforment, il est logique de penser que c'est en lien avec des transformations de la stratification sociale. Ainsi tout un courant de pensée relie l'atténuation des inégalités visible au cours du 20ème siècle à  la constitution d'une vaste classe moyenne. Et les arguments ne manquent pas pour soutenir cette thèse. Cependant, nous montrerons qu'on peut observer l'apparition de nouvelles inégalités, brouillant les frontières traditionnelles entre les groupes sociaux, mais les recomposant plus qu'elle ne les supprimerait.

A savoir avant de commencer
n°16 : Que sont les PCS ?

1.2.1 - Les inégalités se sont globalement réduites au 20è siècle. 0[0]

Le rapprochement des modes de vie a été permis par la réduction des inégalités économiques et sociales traditionnelles. Si l'on prend l'ensemble du 20ème siècle, on ne peut pas nier la réduction des inégalités économiques : les bas revenus ont progressé nettement plus vite que les hauts revenus, la consommation s'est beaucoup accrue (spécialement après la seconde guerre mondiale) pour toutes les catégories sociales, rendant possible l'accès quasi généralisé aux biens de consommation durables (automobile, réfrigérateur, télévision, lave-linge, etc…). Parallèlement, la sécurité devant les aléas de la vie a beaucoup progressé pour tous grâce au développement de l'Etat providence : la Sécurité sociale a permis à  tous les Français de se soigner convenablement et de bénéficier de retraites permettant de vivre dignement, ce qui était très loin d'être le cas auparavant. La très grande sécurité de l'emploi durant les Trente glorieuses a également permis à  beaucoup de ménages de faire des projets et d'emprunter pour acquérir leur logement (l'accession à  la propriété s'est développée dans toutes les couches sociales). Enfin, la scolarisation de tous les enfants s'est allongée. Résultat : on peut soutenir l'idée que les modes de vie se ressemblent de plus en plus, quel que soit le groupe social auquel on appartienne. Ainsi, l'habillement est beaucoup moins typé socialement qu'il ne l'a été (tout le monde porte des jeans), les départs en vacances concernent un nombre grandissant de français, on retrouve sur les bancs du lycée des enfants de tous les groupes sociaux, etc.

Liste d'activités
n°288 : L'évolution des inégalités de revenu disponible

1.2.2 - ... Ce qui a conduit à  l'émergence d'une vaste classe moyenne. 2[1]

La constitution d'une vaste classe moyenne, regroupant les professions intermédiaires, certains cadres, les ouvriers qualifiés, une bonne partie des employés, serait la conséquence de cette réduction des inégalités, mais aussi de l'uniformisation des modes de vie.

  • Dans le monde du travail, les différences se sont aussi beaucoup atténuées : les agriculteurs sont de moins en moins nombreux et leurs tâches de gestion les font de plus en plus ressembler à  des chefs d'entreprise de l'artisanat ou de l'industrie, les ouvriers travaillent de moins en moins souvent directement la matière, ils ont le plus souvent des fonctions de contrôle sur des opérations de production de plus en plus souvent automatisées. Certains cadres doivent se passer de secrétaire et tapent eux-mêmes leurs rapports ou leur courrier, de même qu'ils gèrent seuls leur agenda. L'autonomie dans le travail est plus grande à  tous les échelons de la hiérarchie. Donc, là  aussi, les différences (et donc les inégalités) s'atténuent.
  • La diminution des affrontements de classes : les individus cherchent de plus en plus à  accroître leur consommation et donnent la priorité à  l'amélioration de leur situation personnelle et de celle de leurs enfants sur la défense de leur groupe social. Le résultat est que les conflits sociaux collectifs diminuent en nombre au profit d'une compétition entre individus (même si vous n'avez pas du tout cette impression, il y a beaucoup moins de grèves à  la fin du 20ème siècle que dans les années 1970, par exemple, nous le reverrons dans un prochain chapitre).
  • Le rapprochement des modes de consommation : l'enrichissement durant les Trente Glorieuses a permis au plus grand nombre d'accéder à  un même type de consommation (logement, voiture, électroménager, télévision, téléphone, …). Par ailleurs, la relative démocratisation scolaire et le développement des médias ont permis la constitution d'éléments de culture communs. Ainsi, certains évènements sportifs ou certains films ont une audience qui transcende les groupes sociaux traditionnels.

Cette idée de moyennisation de la société est donc fondée sur des réalités difficilement contestables. Cependant, aujourd'hui, nombreux sont les sociologues qui remettent en cause cette analyse : la diminution de certaines inégalités, réelle, ne signifie pas la disparition des inégalités. D'abord, certaines inégalités traditionnelles augmentent à  nouveau. Ensuite, on voit apparaître de nouvelles inégalités qui dessinent un nouveau paysage de la stratification sociale en France.

1.2.3 - Cependant on peut craindre aujourd'hui une remontée des inégalités. 4[0]

Depuis une vingtaine d'années environ, il est de plus en plus difficile de parler de moyennisation de la société. D'abord parce que les inégalités traditionnelles ne se réduisent plus, ensuite parce que se développent de nouvelles inégalités. Tant et si bien que beaucoup de sociologues parlent aujourd'hui plutôt d'un " polarisation " de la société, c'est-à -dire d'une fragmentation de la population en deux groupes distincts, très éloignés, chacun à  une extrémité de l'échelle sociale.

  • La tendance à  la réduction des inégalités traditionnelles semble stoppée.
    On a vu plus haut que, si les inégalités économiques se sont globalement réduites sur le long terme (depuis la seconde guerre mondiale ou depuis le début du 20ème siècle), les inégalités de revenus et de patrimoine augmentent sous l'effet conjugué de la hausse du chômage et de la montée du prix des actifs patrimoniaux. Par ailleurs, les inégalités de consommation n'ont pas complètement disparu non plus : certains biens restent socialement sélectifs (lave-vaisselle, ordinateurs, etc.) et les vacances ne sont pas du tout les mêmes selon les groupes sociaux. Enfin, la scolarisation s'est bien allongée pour tous, mais les études restent très différentes selon le groupe social d'origine. Ainsi, il y a proportionnellement plus d'enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures dans les classes préparatoires aux grandes écoles aujourd'hui qu'il n'y en avait il y a trente ans (où ils étaient déjà  très surreprésentés).
  • Les inégalités de patrimoine se sont fortement accrues depuis 1980.
    D'abord parce que le prix des actifs patrimoniaux (les biens ou les titres possédés par un ménage) ont augmenté beaucoup plus vite que les revenus du travail depuis 1984 : par exemple, le prix du mètre carré dans l'immobilier a progressé 4 à  5 fois plus vite que le salaire moyen depuis 1980. Ensuite parce que les revenus tirés du patrimoine on progressé beaucoup plus vite que les revenus du travail (pensez à  la modification du partage de la valeur ajoutée au bénéfice des détenteurs de capitaux, sous formes de dividendes par exemple).
  • La remontée des inégalités se conjugue avec un phénomène de cumul des inégalités.
    Les inégalités font système, c'est-à -dire qu'elles s'entraînent mutuellement les unes les autres. On peut en donner quelques exemples : un travailleur au chômage aura du mal à  trouver un logement car il ne pourra pas disposer de suffisamment de feuilles de paie pour prouver sa capacité à  payer le loyer (sa " solvabilité "). Mais s'il n'a pas d'adresse à  donner à  un éventuel employeur, il est certain de ne pas trouver d'emploi … Dans la réalité, notre homme n'aura ni logement, ni emploi. Sans prendre ces extrêmes, on sait bien que si un ménage dispose de revenus faibles, il partira moins en vacances, se soignera moins bien, etc.

1.2.4 - Et les frontières entre les groupes sociaux deviennent floues. 4[0]

Une autre conséquence de la transformation des inégalités à  la fin du 20ème siècle est l'apparition de nouvelles inégalités qui ne séparent plus les groupes sociaux traditionnels les uns des autres, mais créent au contraire des hiérarchie à  l'intérieur de ces groupes, entre les individus qui les composent. Le résultat est que la stratification sociale est brouillée : les groupes ne sont plus aussi homogènes qu'autrefois.

  • Des inégalités de salaires liées à  l'histoire personnelle de chaque individu. Pour un même niveau de diplôme, par exemple, les inégalités de salaires se sont beaucoup accrues. En fonction de quoi ? De plus en plus en fonction des aléas de la vie de chacun : si l'individu a été embauché au bon moment par une entreprise qui se développait, il a pu bénéficier d'opportunités de carrière que d'autres titulaires du même diplôme n'auront pas eues s'ils habitent dans une région en déclin économique, par exemple. On observe la même fragmentation au niveau du groupe des ouvriers. Quoi de commun entre un ouvrier qualifié travaillant dans une grande entreprise comme EDF, par exemple, ayant pu acquérir son logement dans des conditions très avantageuses et disposant d'une énergie peu coûteuse (les salariés d'EDF paient l'électricité très peu cher), et un ouvrier qualifié du textile vosgien, secteur en complète déconfiture, qui a été licencié successivement de plusieurs entreprises et se retrouve sans emploi avec une qualification qui n'a plus de valeur sur le marché français du fait de la mondialisation ? Pas grand-chose, assurément. On peut donc dire que la trajectoire individuelle compte de plus en plus pour expliquer les inégalités, en particulier économiques, observées.
  • De nouvelles inégalités apparaissent, liées aux transformations du salariat. La précarisation du contrat de travail d'un certain nombre de salariés engendre une inégalité qui a d'importantes conséquences pour la vie quotidienne entre ceux qui ont un emploi stable, sûr (pas seulement les fonctionnaires) et les autres qui craignent pour leur emploi, quand ils en ont un : ainsi il est beaucoup plus difficile d'acheter un logement, et même d'en louer un, quand on a un emploi précaire (un CDD, par exemple) que quand on a un emploi stable. D'autre part, on constate une personnalisation croissante de la relation d'emploi : c'est la compétence personnelle de l'individu qui lui permet d'exercer cet emploi, pas, ou de moins en moins, sa simple force de travail qui pouvait être interchangeable avec celle de son voisin.
  • Des inégalités " transversales " (qui traversent les groupes sociaux) sont apparues en tant que telles. On a déjà  parlé des inégalités entre hommes et femmes, on peut parler aussi des inégalités en fonction de l'âge : toutes les générations n'ont pas et n'auront pas accès aux mêmes avantages. Ainsi, les jeunes ont-ils aujourd'hui des difficultés majeures pour accéder à  un emploi stable, comme s'il y avait une sorte de " droit d'entrée " à  payer (petits boulots, travail quasi non rémunéré lors des stages, etc.). 

Conclusion : les inégalités se transforment plus qu'elles ne disparaissent, accompagnant les transformations économiques liées à  la croissance. Ces transformations contribuent à  ce que les inégalités soient davantage vécues sur le mode individuel que collectif. La frontière des groupes sociaux est de ce fait beaucoup moins claire. Cela ne signifie pas que la hiérarchie entre les groupes n'existe plus. Et la réduction des inégalités devient également moins simple dans la mesure où celles-ci ne sont pas clairement attachées à  tel ou tel groupe. La question centrale devient, plus que jamais, celle de l'égalité des chances : comment assurer à  chaque individu dans une société qui se veut égalitaire et démocratique les mêmes chances d'accès aux ressources valorisées par la société ? La réponse à  cette question n'est évidemment pas simple. Un aspect central de la question est de savoir dans quelle mesure la position sociale des parents détermine la position sociale des enfants : s'il y a une forte " hérédité " sociale, les inégalités se reproduisent sans que le mérite des individus soit réellement pris en compte. C'est la question de la mobilité sociale qui est ainsi posée et que nous allons aborder maintenant.