1 - Croissance, développement, changement social, de quoi parle-t-on ? 2[1]
Avant de nous lancer dans la présentation des liens entre ces trois notions, il est nécessaire de les définir.
1.1 - Comment définir ces termes ? 2[0]
Etudions successivement ces trois notions.
1.1.1 - La croissance économique 3[1]
De manière très simple, on peut dire que la croissance économique est l'accroissement sur une longue période des quantités de biens et services produits dans un pays.
Cette quantité de biens et services est mesurée chaque année : on utilise en général pour cela un indicateur que vous connaissez bien, le PIB (produit intérieur brut), c'est-à -dire, schématiquement, la somme des valeurs ajoutées. Quand on le peut, on prend en compte la croissance du PIB par habitant qui est bien plus significative que celle du PIB global.
[N'hésitez pas à aller voir la notion "valeur ajoutée " dans le chapitre 1 si vous avez besoin de réviser le programme de première. Vous trouverez en bas de cette page des activités vous permettant de vérifier ce que vous savez ou ne savez pas...]
Pour pouvoir comparer la valeur du PIB d'une année sur l'autre et voir si elle augmente, il est nécessaire d'enlever les effets de l'inflation sur la mesure du PIB, c'est-à -dire de le calculer à prix constants. En effet, comme le PIB est calculé en utilisant les prix des produits, si ce prix augmente, on peut croire que le PIB augmente alors que ce n'est pas vrai réellement.
Le plus souvent, la croissance économique est donc mesurée par le taux de croissance annuel du PIB réel (c'est-à -dire corrigé de l'inflation).
Remarquons que les économistes parlent tellement souvent de la croissance économique qu'ils en viennent à ne plus parler que de " la croissance " et tout le monde comprend qu'ils veulent parler de la croissance économique !
Enfin, signalons que nous ne nous interrogeons pas ici sur la validité de la mesure de la croissance et sur l'intérêt de la notion elle-même. Nous reviendrons sur ces points, essentiels, dans le chapitre 1. Vous pouvez (et devez !) également vous reporter aux notions du chapitre 1 : vous trouverez en particulier dans la notion " PIB " un rappel de définition et des développements sur les problèmes posés par sa mesure, ce qui est très important ici puisque c'est l'augmentation du PIB (ou du PIB par habitant) qui est retenue comme indicateur de la croissance économique.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°4 : La notion de Valeur Ajoutée
n°13 : Un exemple de calcul de Valeur Ajoutée
n°11 : Partage de la valeur ajoutée.
n°6 : Mesure de la croissance
1.1.2 - Le développement 14[0]
Pour définir le développement, citons François PERROUX, un grand économiste français du 20ème siècle : " le développement est la combinaison des changements sociaux et mentaux d'une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement, son produit réel global " (in L'économie du XXè siècle, PUG, 1991). Autrement dit, le développement, c'est l'ensemble des changements sociaux et culturels qui rendent possible l'accroissement des quantités produites sur le long terme (c'est-à -dire la croissance économique).
Le développement est donc une notion moins quantifiable que la croissance économique. Parler de développement, c'est se poser des questions sur ce que l'on fait des richesses produites grâce à la croissance : la santé de la population s'accroît-elle, par exemple (ce qui permettra à long terme d'avoir une main d'œuvre plus productive, ce qui contribuera à renforcer la croissance) ? Mesurer le développement est donc difficile. L'ONU a donc construit des indicateurs plus qualitatifs, au premier rang desquels l'I.D.H. (indicateur de développement humain). : il s'agit d'un indicateur synthétique qui prend en compte le niveau de vie (mesuré par le P.I.B. réel par habitant), la durée de vie (mesurée par l'espérance de vie à la naissance), le niveau de scolarisation (mesuré par 2 indicateurs : le taux brut de scolarisation des jeunes et le taux d'alphabétisation des adultes de plus de 15 ans). On peut citer également l'I.P.H. (indicateur de pauvreté humaine), qui intègre davantage d'éléments que l'I.D.H. (accès à l'eau potable, part des enfants de 5 ans victimes de malnutrition, etc).
[N'oubliez pas d'aller consulter la notion "I.D.H ." dans les notions du chapitre 1. Vous y trouverez bien davantage de précisions].
1.1.3 - Le changement social 0[0]
On parle de changement social pour désigner la transformation durable de l'organisation sociale et de la culture (normes et valeurs, par exemple) d'une société. G.Rocher, dans Introduction à la sociologie générale (tome 3, le changement social, Le Seuil, 1986), définit le changement social comme "étant toute transformation observable dans le temps, qui affecte d'une manière qui ne soit pas provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l'organisation sociale d'une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire".
Soulignons l'importance de l'aspect collectif du changement social : quand quelques couples ont des enfants sans être mariés, il s'agit d'exceptions sans grande signification ; quand la proportion des enfants nés hors mariage progresse pour atteindre les deux tiers des premières naissances (le premier enfant de chaque femme), ce qui est le cas en France aujourd'hui, c'est l'indicateur d'un réel changement social par exemple.
Dans les deux derniers siècles, le changement social a été d'importance : transformation de la stratification sociale (organisation de la société en groupe sociaux hiérarchisés), urbanisation, bouleversement des valeurs (pensez, par exemple, à la transformation des croyances religieuses), émancipation des femmes, et on pourrait ajouter bien d'autres exemples.
Le programme de la classe de terminale porte comme titre "croissance, changement social et développement". Maintenant que vous savez à peu près ce que désigent ces trois termes, nous devons présenter leurs liens et les questions qui sont posées par leurs relations: ce sont ces questions qui vont nous intéresser tout au long de l'année.
1.2 - Ces notions sont liées les unes aux autres. 0[0]
Nous allons d'abord présenter les liens entre croissance économique et développement, puis nous montrerons à quel point les changements économiques et les changements sociaux sont interdépendants.
1.2.1 - Les liens entre croissance et développement : du quantitatif au qualitatif. 1[0]
Les deux termes ne sont évidemment pas équivalents. Avec " croissance économique ", nous sommes dans le quantitatif, on mesure ce que les hommes ont réussi à produire au cours d'une année et on observe l'augmentation de ces quantités produites. Le " développement " inclut la réflexion sur ce que l'on fait de ce qui est produit et sur les transformations des structures économiques et sociales que la poursuite de la croissance entraîne et implique. En simplifiant, la croissance, c'est avoir plus ; le développement, c'est être mieux tout en rendant possible la poursuite de la croissance.
- Il peut y avoir croissance sans développement : dans ce cas, les quantités produites augmentent, mais sans qu'il y ait une amélioration du niveau de vie de la majorité de la population, sans que les structures se transforment de manière à ce que le fonctionnement de l'économie satisfasse de plus en plus de citoyens du pays. Comment est-ce possible ? Il suffit que la production supplémentaire soit accaparée par une petite minorité (par exemple, grande bourgeoisie ou classe politique au pouvoir) et gaspillée ou consommée en produits de luxe, souvent importés. Mais remarquons que ce type de croissance ne peut durer indéfiniment : à long terme, la croissance nécessite un changement des structures économiques et sociales sous peine de se bloquer.
- Il peut y avoir développement sans croissance : dans ce cas, les quantités produites sont stables, mais une répartition différente des richesses produites permet à plus d'habitants de satisfaire leurs besoins vitaux ou à l'Etat d'augmenter les consommations collectives profitant à tous (infrastructures de transport ou de télécommunication, instruction, santé, par exemple).
- Mais, souvent, il y a croissance et développement à la fois : les quantités produites augmentent et la société parvient à utiliser ces richesses pour améliorer le bien-être du plus grand nombre, réduire les inégalités, transformer ses structures de manière à ce que la croissance économique puisse se poursuivre. Il est évidemment plus facile pour un pays de se développer quand les quantités produites augmentent que quand elles sont stables ou, encore pire, diminuent.
Il est donc difficile d'envisager qu'il y ait croissance à long terme sans développement. C'est pourquoi nombreux sont les économistes qui ne font pas de réelle différence entre croissance et développement. Vous rencontrerez donc, en particulier dans les documents, les deux mots utilisés à peu près comme des synonymes. Retenons cependant que produire plus (la croissance économique) ne peut pas être présenté comme l'objectif ultime d'un pays.
1.2.2 - Croissance, développement, changement social : trois sortes de transformation de la société interdépendantes. 0[0]
Par commodité, on étudie séparément ces trois ordres de changements, notamment les changements économiques et les changements sociaux. Or, il faut bien souligner l'interdépendance de ces phénomènes : ainsi, par exemple, le développement de l'industrie va entraîner le développement de l'urbanisation (les industries se développent dans les villes et les travailleurs habitent là où ils travaillent) et l'urbanisation va transformer radicalement les genres de vie et les solidarités (à la campagne, avant l'industrialisation, les solidarités familiale et villageoise sont très fortes et encadrent les individus). Mais ce ne sont pas toujours les changements économiques qui entraînent les changements sociaux : ainsi, par exemple, la volonté d'émancipation des femmes, très liée à la meilleure scolarisation des filles, va amener le développement de l'emploi féminin à un moment où, en France, on manquait de main d'œuvre, ce qui est un facteur explicatif de la rapidité de la croissance.
Conclusion
Un des objectifs du programme de terminale est donc de vous amener à comprendre les relations entre croissance économique, changement social et développement. Nous n'avons fait ici que les effleurer pour les présenter. Dans cette introduction, nous allons encore voir, toujours de manière très schématique, que les rythmes de croissance et de développement ont été très différents selon les époques et les pays. Mais auparavant, nous allons préciser le cadre général dans lequel se produisent ces transformations : elles touchent des sociétés que l'on qualifie de " modernes ", c'est-à -dire marquées par ce que l'on appelle la rationalisation des activités et la montée de l'individualisme.
1.3 - Quelles sont les caractéristiques des sociétés modernes, cadre de la croissance et du développement ? 0[0]
On parle de sociétés modernes pour les sociétés qui naissent de la révolution industrielle à partir du début du 19ème siècle. Mais les ferments de la modernité (ce qui fait advenir la modernité), on les trouve bien avant, par exemple dès le Siècle des Lumières quand commence à se développer de manière systématique l'esprit scientifique.
Il s'ensuit deux processus essentiels pour caractériser les sociétés modernes : la rationalisation des activités et la montée de l'individualisme.
1.3.1 - Le développement de la rationalité. 0[0]
[Attention à l'orthographe ! rationalisation et rationalité s'écrivent avec un seul " n " alors que rationnel en a deux. Ce n'est pas très… rationnel, mais c'est comme ça !]
Dans les sociétés modernes, les comportements des acteurs (en particulier dans le domaine économique, mais pas seulement) sont marqués par une recherche croissante de rationalité. Qu'est-ce que la rationalité ? Pour Max Weber, c'est une des valeurs centrales des sociétés occidentales qui guident les comportements. Elle conduit à adopter des comportements résultant d'un choix raisonné visant à adapter ses moyens d'action à ses buts, indépendamment de la tradition, des croyances collectives ou des passions. Par exemple, cela consiste pour une entreprise à comparer les coûts et les avantages de telle ou telle décision en ne se fondant que sur les critères qui importent à l'entreprise, le profit ou l'image de marque de l'entreprise, par exemple.
La rationalisation, est le processus qui se développe au cours du temps et qui accorde à la rationalité une place de plus en plus grande. Dans les sociétés modernes, la rationalité triomphe. La rationalisation touche notamment le domaine économique avec la recherche du profit, le développement du progrès technique, mais aussi bien des domaines de la vie en société : ainsi, par exemple, lors d'un conflit, la participation active pourra être décidée par chacun en fonction de ce qu'il espère en retirer et de ce qu'il pense y risquer. Ce développement de la rationalité s'accompagne de (et a été rendu possible par) la séparation entre le politique et le religieux qui étaient, dans les sociétés traditionnelles, confondus (en France, par exemple, le roi était " de droit divin "). Le fait que la rationalisation se développe n'empêche pas la persistance d'autres modes de comportement.
La rationalisation des activités a pour conséquence le " désenchantement du monde " ( Max Weber). On entend par là l'idée que tous les phénomènes observables ont une explication scientifique, la magie ou le surnaturel n'expliquant rien : s'il ne pleut pas, ce n'est pas parce que les dieux sont en colère contre les hommes mais parce que l'anticyclone des Açores est placé de telle façon qu'il repousse tous les nuages ailleurs ! Le monde n'est donc plus " enchanté ", c'est-à -dire explicable par la magie.
1.3.2 - La montée de l'individualisme. 0[0]
Il ne faut pas confondre individualisme et égoïsme : l'individualisme désigne le processus par lequel, dans les sociétés modernes, les hommes se dégagent de plus en plus de l'emprise des institutions (famille, caste, religion, etc…) qui, autrefois, réglaient tous leurs comportements. Le résultat de ce mouvement est que chaque individu peut choisir librement son mode de vie, agir comme il l'entend (tant qu'il respecte les lois communes). Il ne faut cependant pas oublier le poids des structures dans la détermination des comportements des individus : vous avez vu en étudiant la socialisation en classe de Première, que nous reproduisons beaucoup de ce qui nous a été transmis. Dans une société moderne, l'individu peut choisir d'être égoïste, mais il peut aussi choisir de ne pas l'être, en fonction de ses valeurs, de l'éducation qu'il a reçue et de sa propre appréciation de la réalité !
Il faut souligner le corollaire de (c'est à dire l'élément qui va avec) cette place prépondérante accordée à l'individu : celui-ci est beaucoup plus seul pour assumer ses choix de vie. Quand la société dicte leurs comportements aux individus, ceux-ci n'ont plus de responsabilité personnelle. Quand c'est l'individu qui décide, il est responsable de ses décisions. Cette solitude peut être parfois difficile à supporter.
La montée de l'individualisme, si elle donne à chacun la liberté de choisir sa vie, n'est pas sans poser des problèmes collectifs. Comment la société va-t-elle réussir à intégrer les individus et à faire que le ciment social prenne ? Comment va-t-elle assurer la coordination et la régulation des activités économiques ? Comment va-t-elle garantir à chacun des individus qui la composent l'exercice et la protection de ses droits ? Enfin, si chacun se pense comme un individu détaché de toutes amarres sociales, comment construire une société démocratique, comment la penser même ? Toutes ces questions vont bien sûr être au cœur de ce que vous allez étudier cette année.
Depuis deux siècles, la croissance économique et le changement social ont bouleversé la physionomie du monde. Cependant, il ne s'agit pas d'un processus linéaire et généralisé : tous les pays ne connaissent pas les mêmes évolutions, toutes les époques ne connaissent pas les mêmes rythmes de croissance. Des inégalités sont apparues ou se sont renforcées, posant aujourd'hui de nombreuses questions. C'est ce que nous allons étudier maintenant.