- Page mise à jour le : 2005-09-22
- 0 Commentaire(s)
- Rss 2.0
Les mots « égalité » et « liberté » restent inscrits au fronton de nos mairies, et ce n'est pas par hasard. L'aspiration à ce que tous les hommes bénéficient à leur naissance des mêmes chances d'accéder aux plus hauts statuts sociaux reste omniprésente. Autrement dit, on a aujourd'hui conscience que si les inégalités existent, l'essentiel est que le devenir de chacun ne soit pas inscrit au-dessus de son berceau à sa naissance, c'est-à -dire que chacun ait un avenir à construire. Ainsi, alors même que les inégalités sont fortes aux Etats-Unis, l'idée qu'on peut se construire à partir de rien (le self made man) est encore très présente et marque la culture américaine.
En France, on retrouve aussi cette permanence. D'une part, l'égalité des droits, que l'on appelle aussi égalité formelle, est sans cesse réaffirmée par les tribunaux. D'autre part, la revendication de l'égalité des chances, en particulier à l'école, s'est beaucoup développée depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et les Trente Glorieuses ont effectivement permis de réduire une partie des inégalités. Cependant on observe aujourd'hui un écart grandissant entre les aspirations et les inégalités observées. Cet écart génère des tensions et des conflits qui mettent en cause l'idéal lui-même, c'est-à -dire ce qui unit les individus au sein de la société. C'est donc à cette mise en cause que nous allons nous intéresser maintenant.
Il s'agit maintenant de se poser la question de fond : peut-on dire que les inégalités telles qu'elles sont aujourd'hui en France menacent l'idéal égalitaire ? Le débat est évidemment très important. Il faut d'abord souligner que ce débat se situe au niveau des valeurs de la société. Une même inégalité peut être considérée comme inacceptable du point de vue de l'idéal égalitaire dans une société et comme tout à fait tolérable dans une autre. L'inégalité va donc être évaluée à l'aune de l'idée de justice sociale qui prévaut dans la société. Chaque société a construit un consensus autour de ce qui est considéré comme « juste ». Ce consensus n'est évidemment jamais définitif, il est toujours en recomposition, transformation, reconstruction. La société ne luttera donc que contre les inégalités qu'elle qualifie d'injustes. Jusqu'aux années 1980, l'égalité a été pensée simplement, presque quantitativement, au sens mathématique du terme. Mais cette conception de l'égalité (la même quantité pour chacun) débouche sur des inégalités réelles qui s'aggravent, on vient de le voir, en particulier parce que du fait de la montée de l'individualisme, les histoires personnelles se singularisent de plus en plus, dans un contexte de croissance économique ralentie.
Certaines inégalités ne posent pas de problème dans notre société, c'est-à -dire qu'elles ne sont pas considérées comme injustes. On peut penser par exemple aux inégalités de rémunération liées aux différences de qualification ou d'expérience. De la même manière, le fait que les salaires soient plus élevés à Paris que dans le reste de la France, à qualification identique, est socialement accepté car le coût de la vie est plus élevé en région parisienne. Donc, toutes les inégalités ne sont pas injustes.
Quelles sont les caractéristiques des inégalités qui posent problème aujourd'hui du point de vue de l'idéal égalitaire ?
On peut répondre schématiquement ainsi : celles qui déclenchent un sentiment d'injustice sociale.
- Le caractère aléatoire des inégalités semble très injuste. Une inégalité est aléatoire quand elle frappe un peu au hasard, celui qui en est victime ne semble pas y être personnellement pour quelque chose. On peut citer un exemple pour faciliter la compréhension : le licenciement d'un travailleur qui s'est présenté ivre sur son lieu de travail ne pose pas de problème au niveau de la justice sociale, mais le licenciement consécutif à une délocalisation de l'entreprise est ressenti comme très injuste car le, ou les, travailleurs ont l'impression de n'y être pour rien, personnellement. Ils subissent la situation et en paient le prix. L'injustice ressentie est alors forte. Elle est du même ordre que celle ressentie par celui qui se voit refuser un emploi (ou l'entrée dans une boîte de nuit) non du fait de ses capacités ou incapacités personnelles mais du fait de la couleur de sa peau ou de la consonance de son nom.
- L'injustice ressentie est d'autant plus grande que l'inégalité est de moins en moins souvent présentée comme d'origine sociale, collective mais est attribuée, par les personnes elles-mêmes, à un échec personnel. On peut donner un exemple de ce type de raisonnement : puisque l'école est gratuite, que l'orientation se fait uniquement en fonction des résultats scolaires, l'échec scolaire est alors d'abord celui de l'enfant, peut-être celui de la famille, mais pas un échec qui a une origine sociale sur laquelle des politiques pourraient agir. De façon générale, les inégalités sont de plus en plus souvent vues comme résultant de capacités individuelles différentes et de moins en moins comme le produit de rapports sociaux de force.
- L'héritabilité des inégalités est également ressentie comme très injuste : dans une démocratie, pourquoi la position des enfants devrait-elle dépendre de celle de leurs parents ? La revendication de l'égalité des chances est une constante des sociétés démocratiques. Or rien ne prouve, au contraire, que l'héritabilité des inégalités diminue. On l'a vu et on le reverra pour la réussite scolaire. Mais c'est aussi très marqué pour les inégalités de patrimoine : le patrimoine, quand il y en a un évidemment, se transmet par héritage. Partir dans la vie avec un patrimoine change radicalement les choses, en particulier quand on se rappelle que les revenus du patrimoine progressent beaucoup plus vite que les revenus du travail depuis les années 80.
- Enfin, le cumul des inégalités, le fait qu'elles s'entraînent les unes les autres, posent aussi problème du point de vue de la justice sociale. Les inégalités se concentrent sur un groupe d'individus, d'une façon telle qu'il est bien difficile pour ces personnes de pouvoir envisager de construire un avenir. Ces inégalités contribuent à leur marginalisation, ce qu'une société peut difficilement accepter. Elles vont engendrer une autre inégalité sans doute encore plus fondamentale, mise en évidence par Amyarta Sen, un des derniers prix Nobel d'économie, l'inégalité devant le pouvoir politique.
Conclusion : Le consensus qui s'était construit durant les Trente Glorieuses en faveur de la réduction quantitative des inégalités par le biais de la redistribution des revenus et de la construction de l'égalité des chances se fissure. On s'aperçoit aujourd'hui que les inégalités se renouvellent et se transforment d'une part, et que d'autre part, la notion même de justice sociale est l'objet de controverses : est-il « juste », par exemple, que tous les Français (y compris ceux qui ne fument pas) prennent en charge les conséquences financières du tabagisme (on sait que fumer aggrave toutes les maladies et en occasionne certaines) par le biais des cotisations à l'assurance maladie ? Ou encore, est-il « juste » que, au nom de l'égalité, toutes les familles de trois enfants touchent les mêmes allocations familiales quels que soient leurs revenus ? Il n'y a pas de réponse à ces questions et, donc, n'espérez pas en trouver une ici. Tout dépend de ce que la société définit comme « juste ». Il faut donc probablement, s'il y a des désaccords, que notre société débatte autour de cette notion de justice sociale.