Partie 1
1 - Organisation du travail et croissance. 2[0]
Comment les hommes s'organisent-ils pour produire toujours davantage ? Ils essaient en général de produire toujours plus efficacement : on peut produire plus en étant simplement plus nombreux, mais, dans ce cas, la croissance de la production est strictement limitée à l'augmentation du nombre des actifs et le PIB par habitant n'augmente pas, les individus n'étant pas plus productifs. Transformer l'organisation du travail a donc pour objectif d'augmenter son efficacité, c'est-à -dire de faire qu'avec la même quantité de travail, on produise plus. Tout le monde a déjà fait l'expérience que, en s'organisant, on s'acquitte plus vite de ce que l'on a à faire (c'est vrai aussi pour le " travail " scolaire !).
Il nous faut donc d'abord identifier les différentes organisations du travail dans l'économie moderne, mais aussi comprendre comment elles ont amélioré la productivité. Ensuite nous pourrons élucider les relations entre l'organisation du travail et la croissance. Enfin, il sera intéressant de faire un bilan des mutations qu'a connues le travail au fil de ses réorganisations successives.
1.1 - Quelles ont été les transformations successives de l'organisation du travail ? 2[0]
Remarque : si les transformations sont "successives", car leur apparition se succède dans le temps, cela ne signifie pas qu'un mode d'organisation disparaît quand un autre apparaît. Les deux modes d'organisation co-existent en général, on le verra avec le fordisme et ce que certains appellent le post-fordisme.
Organiser le travail, c'est en fait le diviser en fonction de certains principes. Ce sont surtout ces principes qui se transforment. Mais le principe même de la division du travail, et de la spécialisation qui va avec, est une constante de l'organisation du travail. Nous avons montré dans le précédent chapitre l'intérêt de cette spécialisation, nous n'y reviendrons pas ici mais c'est le point de départ incontournable de ce que nous allons dire maintenant.
Au cours du temps, l'organisation du travail s'est transformée de manière à rendre toujours plus performante la division du travail. Vous avez déjà vu (en SES en seconde ou en Histoire) que l'on distingue traditionnellement trois grandes formes d'organisation du travail : le taylorisme, le fordisme et le toyotisme. Chacune d'entre elles a apporté des solutions particulières pour améliorer les méthodes de travail.
1.1.1 - Le taylorisme a accru l'efficacité du travail en le parcellisant et en séparant la conception de l'exécution. 0[0]
Taylor est un ingénieur américain de la fin du 19è siècle. Il observe que, dans l'industrie, ce sont les ouvriers qualifiés qui ont une bonne partie du pouvoir car ils sont les seuls à maîtriser les gestes techniques, les savoir-faire de leur profession. Ils en profitent pour choisir leur rythme de travail (évidemment un peu lent, du point de vue du patron...) et, donc, freiner la croissance de la productivité. Pour résoudre ce problème et en quelque sorte déposséder les ouvriers qualifiés de ce pouvoir, Taylor va proposer une " organisation scientifique du travail " (O.S.T.).
- Les principes de l'OST : division
horizontale et verticale du travail
La grande innovation de Taylor, c'est la division verticale du travail, c'est-à -dire que l'on sépare le travail de conception du travail d'exécution. Les ouvriers font ce que les ingénieurs, qui ont étudié scientifiquement le processus de production, leur disent de faire. Les ingénieurs déterminent les façons de produire et les gestes nécessaires pour produire, attribuent à chaque tâche un temps de réalisation (c'est le " chronométrage "). Les ouvriers n'ont plus à penser (ce qui prendrait du temps), ils n'ont plus qu'à produire en respectant les consignes données par le " Bureau des Méthodes " (les ingénieurs).
L'analyse par les ingénieurs du processus de fabrication permet aussi de décomposer la production en tâches simples ce qui accroît la division horizontale du travail. De même, l'étude scientifique de l'environnement du travailleur incite à lui laisser à portée de main, en stocks, tout ce qui lui est nécessaire pour accomplir sa tâche (outils, petites pièces, matières premières). Le but est d'éviter les déplacements des ouvriers, la " flânerie " et les temps morts, comme dit Taylor. On peut parler ici de parcellisation du travail. Cette parcellisation et le chronométrage vont aussi permettre de payer les ouvriers au rendement : le salaire sera directement lié au nombre de pièces fabriquées (" salaire aux pièces ").
-
Les conséquences pour les
travailleurs : hiérarchisation des salariés et déqualification du travail
L'organisation taylorienne, parce qu'elle impose au travailleur à la fois une méthode de travail et un temps pour l'exécuter, implique une hiérarchisation accrue dans l'entreprise. Il faut d'abord beaucoup plus d'ingénieurs pour définir les méthodes de travail optimales dans tous les domaines d'activité de l'entreprise. Il faut aussi et surtout des contremaîtres pour contrôler les ouvriers, vérifier qu'ils appliquent bien les consignes des ingénieurs et respectent les cadences de travail.
Parallèlement, les ouvriers sont dépossédés de leur savoir-faire. Puisque ce sont les ingénieurs qui déterminent les méthodes de travail, les ouvriers n'ont plus désormais qu'à exécuter les consignes. L'entreprise a moins besoin d'ouvriers qualifiés et plus besoin d'ouvriers non qualifiés, ce qui lui permet d'ailleurs de verser des salaires moins élevés. En ce sens, ont peut dire que le taylorisme déqualifie le travail des ouvriers en les ravalant à des tâches d'exécution.
Ce mode d'organisation du travail transforme donc radicalement les conditions de la production. Le fait marquant est qu'en contrôlant le travail des ouvriers, l'entreprise peut désormais agir sur la productivité de leur travail, et donc réaliser d'importants gains de productivité. Et puisque ces gains ne sont plus dus à la qualification des ouvriers mais à l'organisation du travail que l'entreprise leur a imposée, elle n'est plus obligée de les partager. Le taylorisme a ainsi été un facteur d'augmentation rapide de la rentabilité.
On peut donc remarquer que le taylorisme n'est pas qu'économique, il a aussi des conséquences sociales importantes. De ce point de vue, on peut ajouter que les travailleurs sont de plus en plus dépendants les uns des autres, ce qui justifie leur concentration en un même lieu. De même, comme on ne leur reconnaît plus aucune capacité à organiser leur activité, ils sont aussi de plus en plus dépendants de leurs supérieurs. Ce sont donc des liens sociaux nouveaux qui se tissent en même temps que se diffuse le taylorisme.
Enfin, il faut noter que le taylorisme, en rationalisant le travail pour le rendre efficace, l'a aussi rendu moins pénible physiquement, moins fatigant, même si cet aspect a pu être occulté par l'accélération des cadences de travail que l'OST a par ailleurs imposée.
1.1.2 - ... Tandis que le fordisme a intensifié le travail par le travail à la chaîne et développé la consommation de masse... 3[0]
Henry Ford, propriétaire d'une des premières entreprises automobiles, va mettre en œuvre dans ses usines d'automobiles une nouvelle forme d'organisation du travail qui porte son nom. Quels en sont les principes ?
- Le fordisme améliore l'O.S.T. en instaurant le travail à la chaîne et la standardisation des pièces.
Ford (ou ses ingénieurs) imagine un procédé mécanisé de convoyage (c'est-à -dire de transport) des produits en cours de fabrication d'un ouvrier à un autre. C'est le système de la chaîne, et donc l'instauration du travail à la chaîne. Concrètement, cela peut être un tapis roulant qui circule devant les travailleurs à une vitesse qui leur permet de réaliser leur tâche. Les produits peuvent être accrochés en l'air à une sorte de filin qui défile. On peut tout imaginer, mais le principe est toujours le même : le produit en cours de fabrication défile devant le travailleur. Celui-ci n'est donc plus maître de son rythme de travail. Le travail à la chaîne suppose que les différentes opérations de fabrication soient courtes et simples, donc le travail est très parcellisé, comme dans le taylorisme, peut-être même plus. Le travail à la chaîne suppose aussi que les ouvriers fassent exactement les gestes requis par le convoyeur et dans les temps imposés par lui. On a donc encore une division verticale du travail.
Le système fordiste repose aussi sur la standardisation des pièces, c'est-à -dire que d'un véhicule à l'autre les différentes pièces ont toutes exactement les mêmes dimensions, de manière à pouvoir être montées sans aucun ajustage (système des pièces interchangeables). Par exemple, il faut que les trous percés dans une carrosserie de voiture pour monter le rétroviseur aient exactement la taille de la vis que l'ouvrier suivant va mettre dans ce trou (si le trou était trop petit, la vis n'entrerait pas et toute la chaîne serait arrêtée). Cela permet d'économiser le temps d'ajustage des pièces qui autrefois ralentissait considérablement le travail dans l'industrie automobile. En contrepartie, cela implique des produits eux-mêmes standardisés : les automobiles ne sont plus les produits de luxe du début du 20ème siècle, elles deviennent des produits plus communs, identiques d'un consommateur à l'autre.
- Mais la grande nouveauté apportée par le fordisme se situe dans la façon d'envisager la production et ses liens avec la consommation
Les
usines Ford produisant des voitures standardisées, elles ne pouvaient plus
avoir pour clientèle privilégiée les classes très aisées consommatrices de
produits de luxe. Il fallait plutôt vendre aux classes moyennes, mais cela
supposait de pratiquer des prix très inférieurs. Le système fordiste va ainsi
se caractériser par un usage particulier de ses gains de productivité,
privilégiant la baisse des prix pour conquérir de nouveaux marchés. Parallèlement, Henry Ford s'est
rendu célèbre en doublant le salaire de ses ouvriers par rapport au salaire
courant (" Five dollars a
day "). Même si cette générosité apparente servait surtout à retenir ses
salariés éprouvés par la dureté du travail à la chaîne, Ford savait qu'elle
pouvait profiter indirectement à son entreprise : tôt ou tard, le pouvoir
d'achat distribué enrichirait sa propre clientèle, et donc permettrait
l'accroissement des ventes. Ce que l'entreprise perdait en comprimant sa
marge bénéficiaire, elle le récupérait en accroissant la quantité vendue. Le
système fordiste innove en ce sens que les conditions de la production sont
pensées comme déterminant aussi celles de la consommation. On a là la base
d'une logique productive très différente de celle du 19è siècle et qui va
dominer le 20è siècle : c'est la logique de la production de masse (ou production en grande série) qui appelle une
consommation de masse.
Cette
production de masse va elle-même générer ce qu'on appelle des " économies
d'échelle " : les frais fixes de l'entreprise peuvent être répartis
sur une plus grande quantité de biens vendus, ce qui réduit encore le coût de
fabrication.
Le fordisme s'est répandu dans les entreprises des pays industrialisés après la seconde guerre mondiale. L'apogée de ce système a ainsi coïncidé avec la période des "Trente glorieuses", c'est-à -dire la plus forte et la plus longue période de croissance de l'époque industrielle. C'est pourquoi on a souvent associé cette croissance avec cette organisation du travail en parlant de "croissance fordiste".
1.1.3 - ... Et que, plus récemment, le toyotisme a permis une réorganisation du travail qui rend la production plus adaptable et de meilleure qualité pour suivre l'évolution de la demande des consommateurs. 0[0]
Le mot toyotisme vient de la marque automobile Toyota. Ce mode d'organisation a donc d'abord été mis en place dans cette entreprise, puis au Japon en général. Dans un contexte de saturation progressive des marchés à la fin des années soixante, l'entreprise Toyota comprend avant les autres que pour conquérir des clients il faudra désormais leur proposer un plus grand choix de produit et des produits de meilleure qualité. L'organisation du travail qui va se mettre en place dans cette entreprise va répondre à ce double objectif.
- La diversification et l'adaptabilité de la production
Dans le système fordiste qui produit en grande série, on ne peut satisfaire une demande de diversification qu'en acceptant des stocks importants. Par exemple, si on veut pouvoir offrir le choix de la couleur de la voiture, il faut produire beaucoup de voitures rouges, bleues, blanches, … dans la mesure où on ne sait pas à l'avance ce que choisira le consommateur. Cela génère des stocks très importants : les couleurs les moins choisies attendent plus longtemps avant d'être vendues, et cela coûte très cher.
Toyota a donc développé le principe du juste-à -temps : il faut produire ce que veut le consommateur, quand il le veut. La production, et donc le travail, sont donc organisés pour répondre le plus vite possible aux variations de la demande. Concrètement, cela signifie que l'on demande une plus grande flexibilité aux travailleurs comme aux machines, qui doivent pouvoir " passer " d'une production à l'autre. Les fournisseurs doivent aussi pouvoir répondre dans les temps aux besoins de l'entreprise. Par exemple, on ne commandera les sièges à l'équipementier que lorsque l'on démarrera la production de la voiture. Tout cela suppose une mise en réseau très délicate de toutes les étapes de la production qui doivent réagir très rapidement les unes vis-à -vis des autres, donc un système de décision dans l'entreprise moins centralisé et moins hiérarchisé.
- L'amélioration de la qualité
Les entreprises organisées selon le système fordiste avaient un gros problème de qualité : plus les cadences s'accéléraient, et plus les erreurs se multipliaient, quand il ne s'agissait pas d'actions de négligence volontaire d'ouvriers en conflit avec l'entreprise ou l'encadrement. Le système de direction très centralisé ne permettait pas de résoudre ce problème aisément : toute initiative des exécutants étant proscrite, il n'était pas possible de réparer les défauts sur le champ.
Le système toyotiste va surmonter cette difficulté en revenant partiellement sur la division verticale du travail. On va redonner plus d'autonomie aux salariés en leur confiant par exemple le contrôle de la qualité et l'initiative de réaliser les réparations ou encore les corrections ou ajustements nécessaires dans la production. Cette évolution était rendue d'autant plus facile que le niveau de formation générale des salariés s'était considérablement amélioré.
De même, le système toyotiste va tenter de lutter contre le désintérêt des ouvriers pour leur travail en diversifiant leurs tâches, non pas en revenant sur la parcellisation du travail, mais en effectuant une rotation des ouvriers d'une tâche à l'autre. Des ouvriers plus motivés se révèleront plus efficaces et plus capables d'initiatives profitables à l'entreprise.
Le toyotisme a été une façon de résoudre certains des problèmes que posait le fordisme. Cela ne signifie nullement que c'est la solution miracle : d'une part, le fordisme a su trouver certaines solutions, d'autre part, le toyotisme lui-même a rencontré des difficultés. Cela montre bien une chose que l'on ne doit pas oublier : le capitalisme est un système dynamique qui se transforme sans cesse. Il n'y a jamais de solution définitive ou de remède miracle. Le temps et le moment dans l'histoire sont toujours à prendre en compte quand on essaie de comprendre comment nos sociétés fonctionnent.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°234 : Taylorisme, fordisme et toyotisme
Pour aller plus loin
!--sphider_noindex-->n°3 : Les "cinq zéros"
1.2 - La relation entre organisation du travail et croissance. 0[0]
Nous venons de voir que les différentes organisations du travail transforment profondément l'activité des hommes dans l'entreprise, que ce soit les relations hiérarchiques, les relations entre les salariés, ou les relations avec les clients. Mais on ne peut pas transformer les entreprises sans que cela ait des conséquences sur l'ensemble de l'économie, et notamment sur la croissance. C'est ce que nous allons maintenant étudier : les relations entre l'organisation du travail et son contexte économique et social. Nous allons notamment voir comment chaque organisation du travail a été, à un moment donné, un moyen pour relancer le processus de croissance, et que ces mêmes organisations du travail ont pu, dans un autre contexte, être au contraire un facteur de blocage de la croissance.
1.2.1 - Le taylorisme, en générant des gains de productivité, a permis d'accroître la rentabilité des entreprises et de favoriser l'investissement. 0[0]
- Des gains de productivité affectés principalement à la hausse des profits ...
On a vu que, par la division horizontale et surtout verticale du travail, le taylorisme a permis d'accroître dans des proportions considérables la productivité du travail. Dans l'esprit de Taylor, ces gains de productivité devaient permettre d'accroître les profits des entreprises, mais aussi les salaires des travailleurs. En pratique, les entreprises ont surtout utilisé ces gains de productivité pour améliorer leur rentabilité, ce qui a contribué à faire détester le taylorisme par les ouvriers, qui en ont souvent subi les contraintes sans vraiment en tirer avantage.
- ... Ce qui favorise l'investissement nécessaire en période d'industrialisation rapide ...
Pourquoi une telle évolution ? D'abord parce qu'aux Etats-Unis, à la fin du 19ème siècle, la législation sociale ne permettait guère aux salariés de peser sur le partage de la valeur ajoutée. Ensuite, parce que les entreprises avaient besoin d'accroître leur rentabilité pour financer les énormes investissements que réclamaient l'industrialisation et le développement de l'économie américaine. Des profits élevés constituaient à la fois une source d'autofinancement de l'investissement et un puissant moyen d'inciter les épargnants à prêter leur argent aux entreprises.
- ... Mais peut poser un problème de débouchés quand l'investissement faiblit.
Cet usage des gains de productivité a permis une forte croissance tant que ces besoins d'investissement étaient importants. En revanche, il a peu contribué à développer la consommation des ménages. Or, celle-ci est aussi un moteur de la croissance, et même un moteur essentiel. On en a pris conscience progressivement dans les périodes de dépression, et plus particulièrement pendant la Grande Dépression des années 30 : en cherchant à comprimer les coûts de production pour restaurer la rentabilité des entreprises mise à mal par la crise, on affaiblissait aussi la demande ce qui bloquait le redémarrage de l'investissement.
1.2.2 - Le fordisme a également fortement accru l'efficacité du travail, mais les gains de productivité ont été utilisés pour développer une consommation de masse. 0[0]
- Des gains de productivité à la division du travail et à la standardisation.
En matière de division du travail, le fordisme n'est qu'un approfondissement du taylorisme. Les grandes innovations de Ford sont le travail à la chaîne et la standardisation des pièces, encore qu'en la matière aussi, Ford n'ait fait que systématiser des évolutions initiées avant lui. Toujours est-il que l'application des idées de Ford a permis d'accroître la productivité du travail là encore de façon étonnante, jusqu'à la multiplier par 10 sur certains segments de production.
- Un usage des gains de productivité plus favorables aux salariés et aux consommateurs...
Cependant, on a déjà noté plus haut que la généralisation du fordisme, dans les années 50, s'est accompagnée d'un partage des gains de productivité plus favorable aux pouvoirs d'achat des consommateurs, que ce soit par la baisse des prix de vente ou la hausse des salaires. Les entreprises amélioraient leur rentabilité dans un second temps par l'accroissement des ventes et la réalisation d'économies d'échelle. Le fordisme résolvait ainsi le problème des débouchés qui s'était révélé si crucial pendant la grande dépression des années 30. Cette évolution du partage des gains de productivité devait pour une part au raisonnement des chefs d'entreprise eux-mêmes, qui voyaient bien l'avantage qu'ils en retiraient. Mais elle devait beaucoup aussi au contexte politique et social de l'époque, avec des syndicats plus forts, des législations sociales plus favorables aux salariés et un pouvoir politique généralement attentif à établir un partage plus équitable de la valeur ajoutée.
- ... Qui permet un " cercle vertueux " de croissance.
L'amélioration du pouvoir d'achat des salariés constituait aussi une compensation pour des conditions de travail toujours pénibles et une perte d'autonomie totale des travailleurs, c'est ce qu'on appelle parfois le " compromis fordiste ". Quant à la dynamique entre l'offre et la demande que ce système a instauré, elle fut à la base de la formidable croissance des " Trente Glorieuses " et est parfois qualifiée de " cercle vertueux de la croissance fordiste " : les gains de productivité permettent l'augmentation du pouvoir d'achat des salariés, qui stimule la demande de biens et services ce qui accroît la production et donc à nouveau le pouvoir d'achat des salariés.
Cependant, ces mêmes caractéristiques du fordisme qui ont assuré son succès dans les années 50-60 se sont révélées néfastes pour la croissance quand le contexte économique et social a changé.
- Des salariés de moins en moins motivés et donc de moins en moins productifs.
D'abord, les salariés se sont de plus en plus révoltés contre les conditions de travail qui leur étaient faites. La hausse du pouvoir d'achat n'est plus apparue suffisante pour compenser la perte d'autonomie et la soumission à des cadences " infernales ", surtout aux yeux de travailleurs de mieux en mieux formés, avec les progrès de la scolarisation, et issus d'une société de plus en plus individualiste. Cela s'est traduit concrètement par des grèves, parfois violentes, et dont les mots d'ordre étaient de moins en moins souvent salariaux : en mai 1968, en France, les slogans du genre " métro, boulot, dodo, y en a marre " exprimaient ce ras-le-bol. Mais la contestation du fordisme passait aussi par des attitudes anti-productives sur les lieux de travail : hausse de l'absentéisme, coulage de la production (c'est-à -dire, production de mauvaise qualité), turn over croissant (les salariés changent souvent d'emploi, dès qu'ils en ont " assez "), contestation des " petits chefs " (c'est-à -dire essentiellement des contremaîtres qui encadrent directement les équipes d'ouvriers). Résultat : un ralentissement de la croissance de la productivité qui va à l'encontre des principes mêmes du fordisme. Où l'on voit que des considérations sociales peuvent avoir des répercussions économiques directes !
- L'incapacité du fordisme à assurer qualité et diversité de la production.
Par ailleurs, le fordisme s'est paradoxalement révélé inadapté à la société de consommation qu'il a contribué à instaurer. Au début des Trente Glorieuses, les consommateurs cherchaient avant tout à acquérir les biens de consommation nouveaux : une première voiture, un premier téléviseur ou un premier frigidaire. Mais au fur et à mesure que les besoins se sont progressivement saturés, leur exigence s'est déplacée vers la qualité et la diversité, ce que le fordisme était incapable de fournir, d'une part à cause de son principe de standardisation maximale des pièces et d'autre part à cause des problèmes de motivation des salariés que l'on vient d'exposer.
A ce moment, le fordisme, qui avait si bien contribué à la croissance économique depuis la fin de la seconde guerre mondiale, est devenu un obstacle à la poursuite de la croissance. Son inadaptation à l'économie et à la société nouvelles ouvrait la porte à l'apparition de nouvelles organisations du travail.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°209 : Le cercle vertueux de la croissance fordiste : schéma
n°191 : Henry Ford et les gains de productivité.
1.2.3 - Le toyotisme trouve de nouvelles sources de gains de productivité et stimule la consommation par la diversification et l'innovation. 0[0]
Le toyotisme était d'abord un moyen de répondre aux problèmes rencontrés par le fordisme. Comment cette organisation du travail a-t-elle contribué à la croissance ?
- De nouvelles sources de gains de
productivité.
Taïchi Ohno, le " concepteur " du toyotisme, avait compris avant les autres que, pour améliorer la productivité à la fin des années soixante, il ne fallait pas accélérer les cadences des chaînes de montage ou approfondir encore la division du travail, bien au contraire. La source des gains de productivité se trouvait dans l'amélioration de la qualité des produits. En effet, les défauts des produits coûtaient fort cher à l'entreprise : soit il fallait les corriger en bout de chaîne, ce qui consommait du travail supplémentaire, soit on n'arrivait pas à les vendre (gonflement des stocks), et tout se passait alors comme si les travailleurs n'avaient rien produit ! En retrouvant le chemin de la qualité, le toyotisme a augmenté la productivité des ouvriers en économisant le temps de travail dévolu à la réparation des défaut ou à la production de biens invendables.
- La diversification de la production
stimule la consommation.
Le principe de la production " juste-à -temps ", en réduisant les stocks, et l'autonomisation des travailleurs, en réduisant les coûts d'organisation et de contrôle, ont permis d'offrir aux consommateurs une gamme de biens très diversifiée, sans que cette diversification se traduise par une dégradation de la rentabilité de l'entreprise ou une hausse des prix qui aurait découragé la demande. L'offre de biens de qualité et différenciés a stimulé la consommation, ce qui a incontestablement pu être un facteur de croissance économique.
Dans les années 70, le Japon, pays du toyotisme, ne semblait pas connaître la crise que traversaient les pays occidentaux dont les entreprises avaient toutes été organisées selon le système fordiste.
- Un système qui permet des innovations
de produits permanentes.
Dans le système toyotiste, la recherche de la qualité ne consiste pas seulement à bien produire un objet aux caractéristiques définies une fois pour toutes. Il s'agit de chercher en permanence à améliorer le produit, à trouver constamment le moyen de mieux satisfaire ou séduire le consommateur. De ce point de vue, le toyotisme repose sur un principe d'innovation de produit permanente (principe du " Kaïzen "), et ces innovations de produits sont de nature à stimuler la consommation, on l'a vu au chapitre précédent. Au passage, on découvre là un autre aspect positif de l'autonomisation et de la motivation des salariés : c'est aussi pour l'entreprise une façon de mobiliser leur savoir-faire et leur imagination dans la recherche d'innovations.
Est-ce à dire que le toyotisme est l'organisation du travail idéale ? Non, sans doute. En effet, on peut relever deux difficultés essentielles qui se font jour en ce début de 21ème siècle :
- Une flexibilité du travail qui peut
peser sur la consommation.
Le principe de l'innovation et de l'adaptation permanente à la demande impose une grande flexibilité des facteurs de production et notamment du travail. On peut craindre que la généralisation de cette flexibilité, si elle prend comme forme le chômage et la précarité, ne se traduise par une insécurité croissante pour les salariés, surtout dans un contexte de chômage persistant. Cette insécurité peut à son tour freiner la consommation, soit que les salariés épargnent par peur de l'avenir, soit qu'ils ne puissent accéder à l'emprunt faute de pouvoir garantir raisonnablement leurs revenus futurs.
- Un mode de production écologiquement
discutable.
Les interrogations sur la croissance que l'on a abordées au premier chapitre sont de nature à nourrir une contestation du toyotisme. D'abord parce que le système d'innovation permanente et de stimulation de la consommation nous amène à renouveler très fréquemment nos biens, ce qui augmente nos besoins en matières premières et en énergie. Or, on a bien vu que celles-ci n'étaient pas des ressources inépuisables. Par ailleurs, le système du juste-à -temps, s'il réduit les stocks, augmentent les flux de transport, notamment routiers : il faut apporter à l'entreprise ce dont elle a besoin exactement quand elle en a besoin (on dit parfois que dans le système toyotiste, les stocks n'ont pas disparu, mais se trouvent dans les camions !). Là encore, cette consommation énergétique n'est pas soutenable à long terme.
1.2.4 - Le développement de nouveaux secteurs et la mondialisation remettent au goût du jour d'anciennes organisations du travail comme le taylorisme. 0[0]
On a vu que, dans l'industrie, les organisations du travail se sont succédées chronologiquement, chacune solutionnant les problèmes rencontrés par la précédente. Cela ne signifie cependant pas que les organisations du travail les plus anciennes disparaissent, et ce pour plusieurs raisons.
- La diffusion du taylorisme dans les
services.
Le développement du tertiaire (voir la deuxième section de ce chapitre) conduit les entreprises de ce secteur à chercher à faire des gains de productivité importants pour répondre à une demande croissante. De plus, elles doivent utiliser la main d'oeuvre " rejetée " par les autres secteurs, main d'oeuvre qui, du fait de sa reconversion, n'a pas toujours des qualifications adaptées au travail tertiaire. D'ailleurs, pour séduire les consommateurs par la baisse des prix, ces entreprises ont aussi intérêt à utiliser une main d'oeuvre peu qualifiée. C'est pourquoi on voit le taylorisme se développer dans les services où il permet, comme naguère dans l'industrie, de faire des gains de productivité en utilisant une main d'oeuvre non qualifiée. La restauration rapide est un exemple de taylorisation des services : les gestes de production d'une pizza ou d'un hamburger sont prévus à l'avance, standardisés, répétitifs et chronométrés, de façon à pouvoir être accomplis par n'importe qui au moindre coût, à l'inverse d'un grand restaurant où c'est la qualification et la compétence du cuisinier qui assurent la réussite du produit final.
- Fordisme et taylorisme dans les pays en
voie de développement.
Par ailleurs, la mondialisation conduit les entreprises à délocaliser certaines de leurs productions dans les pays en voie de développement où la main d'oeuvre est meilleur marché, mais aussi moins qualifiée (voir le chapitre 6). Il est alors utile, dans ces pays, d'organiser le travail sur un mode tayloriste ou fordiste. Les procédures de production sont pensées une fois pour toute dans les pays développés et " transportées " dans les pays à bas coût de main d'oeuvre où l'on ne demande pas aux travailleurs d'innover.
- Mondialisation et partage des gains de
productivité.
Enfin, l'internationalisation des firmes fait que, de plus en plus, les consommateurs et les producteurs ne sont pas situés dans les mêmes pays, ni même dans les mêmes aires géographiques.Dès lors, il est difficile pour l'entreprise de considérer que les salaires qu'elle verse vont, même indirectement, alimenter la demande de ses clients. Certains ont vu alors la base d'une rupture du " cercle vertueux de la croissance fordiste " et le retour à une vision plus classique du partage de la valeur ajoutée.