Partie 2
2 - Accumulation du capital, progrès technique et croissance. 13[0]
On a vu dans la section précédente à quel point le capital était une source essentielle de la croissance. Nous allons maintenant étudier plus précisément son rôle dans la croissance. Nous commencerons par étudier les effets de l'investissement, c'est-à -dire de l'augmentation du stock de capital, sur la croissance. Nous verrons ensuite que, parce que l'investissement vise souvent à mettre en œuvre le progrès technique, celui-ci joue donc, in fine, un rôle essentiel, en particulier dans la transformation des structures économiques et sociales.
2.1 - Les liens entre investissement et croissance. 2[0]
En principe, vous savez depuis longtemps ce qu'est un investissement. C'est un mot de la langue courante, mais malheureusement, il n'a pas forcément le même sens en économie et dans le langage de tous les jours, ce qui provoque parfois des erreurs de raisonnement ou de compréhension. Heureusement, vous avez déjà étudié, en classe de première, l'investissement, en particulier dans le cadre de la comptabilité nationale. Vous pouvez donc utilement vous reporter à votre cours de première.
Traditionnellement, on dit que l'investissement est un facteur de croissance, c'est-à -dire qu'il est un des éléments à l'origine de la croissance économique. Mais l'affirmer ne suffit pas, encore faut-il comprendre pourquoi. Autrement dit, quels sont les mécanismes qui expliquent que les investissements favorisent la croissance ? La réponse ne sera pas la même à court et à moyen terme, et nous verrons aussi que les investissements publics peuvent jouer un rôle spécifique.
A savoir avant de commencer
!--sphider_noindex-->n°11 : Définition et mesure de l'investissement.
n°12 : Les différentes formes de l'investissement.
n°13 : Le financement de l'investissement.
2.1.1 - A court terme, l'investissement favorise la croissance en augmentant la demande de biens et services. 4[0]
Investir, c'est acquérir du capital, c'est-à -dire des machines, des bâtiments, des brevets, etc. En conséquence, puisque investir c'est acheter, l'investissement représente une composante de la demande globale, à côté de la consommation. Si l'investissement augmente, la demande globale augmente : il faut produire davantage de machines, par exemple, pour répondre à la demande d'investissement des entreprises. Keynes a montré que l'accroissement de l'investissement entraînait un accroissement plus que proportionnel du Revenu National : c'est ce que l'on appelle le mécanisme du multiplicateur. (Ce mécanisme ne figurant pas au programme de terminale ne sera pas présenté ici mais vous pouvez aller l'étudier dans les activités que nous vous proposons sur le multiplicateur).
Pour que ce processus puisse se mettre en place, il faut que les capacités de production ne soient pas, à l'origine, toutes utilisées : sinon, il n'y aurait pas de possibilité de répondre à l'augmentation de la demande en biens d'équipement, sauf à réduire la consommation ou les exportations ou à augmenter les importations.
Donc, à court terme, l'investissement, parce qu'il est une composante de la demande globale, peut générer de la croissance, sous certaines conditions. On peut remarquer que, bien qu'il représente une part bien plus faible dans la demande que la consommation, l'investissement joue un grand rôle dans les variations de la demande à court terme : en effet, la consommation est relativement stable dans le temps, elle a une grande force d'inertie, alors que l'investissement est beaucoup plus instable, il augmente ou diminue en fonction des anticipations des agents. Dans les fluctuations conjoncturelles (à court terme, donc) de l'activité, les variations de l'investissement jouent finalement un grand rôle.
2.1.2 - A moyen terme, l'investissement favorise la croissance en augmentant les capacités de production. 0[0]
Investir, c'est acquérir des moyens de production. Donc, une fois qu'elle a investi, l'entreprise a augmenté ses capacités de production. Elle peut donc produire plus de biens et services. A moyen terme, l'investissement agit donc directement sur l'offre. Par ailleurs, l'investissement va permettre de mettre en œuvre le progrès technique, notamment en permettant de mettre en place de nouveaux procédés de production (en achetant une machine plus performante ou un ordinateur " dernier cri "). Il permet ainsi l'accroissement de la productivité permettant la croissance. Il a donc un rôle essentiel dans la croissance, qui est à relier à celui du progrès technique et que nous allons très bientôt étudier.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°81 : Les effets de l'investissement sur la croissance.
2.1.3 - Le rôle spécifique des investissements publics. 3[0]
A priori, que l'investissement soit public ou privé ne change rien à ses effets sur l'offre ou la demande. Cependant, l'investissement public présente certaines spécificités en relation avec les domaines qu'il concerne.
Il concerne d'abord les infrastructures (de transports, de télécommunications, etc…) qui sont utiles à tous. Il concerne aussi la construction de bâtiments nécessaires à la production de services comme l'enseignement ou la santé (construction d'un hôpital, par exemple). Ces investissements présentent l'avantage d'avoir des effets externes positifs importants. Ils ne pourraient être assurés par le secteur privé du fait de leur faible rentabilité à court terme à cause de leur coût. L'Etat les prend donc en charge, contribuant ainsi à la formation de ce que certains appellent le " capital humain ".
La décision de faire tel ou tel investissement public relève donc rarement de la rentabilité immédiate. En général, l'Etat raisonne plutôt en termes d'intérêt général. Mais la décision entre aussi dans le cadre de la politique conjoncturelle de l'Etat : connaissant les effets économiques des investissements sur la croissance, l'Etat peut décider d'utiliser les investissements publics comme instrument pour relancer une croissance jugée trop molle. Cela entre dans le cadre d'une politique contra-cyclique d'inspiration keynésienne.
L'investissement joue donc un rôle très important dans la croissance économique. Il montre les choix faits par les entreprises pour l'avenir, son volume détermine également pour une partie non négligeable le rythme de la croissance économique. Nous pouvons donc nous attaquer à une question essentielle : qu'est-ce qui amène un agent économique (et ici, nous parlerons essentiellement des entreprises) à décider d'investir ?
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°52 : Le cercle vertueux des investissements publics.
n°88 : Les effets pervers de l'endettement de l'Etat.
2.2 - La décision d'investir. 0[0]
On va maintenant pouvoir se demander ce qui engendre la décision d'investissement. On parlera ici essentiellement des investissements productifs, c'est-à -dire ceux des entreprises.
Quels sont les éléments qui incitent le chef d'entreprise à décider d'investir ? Investir, c'est prendre une décision économique. Comme toutes les décisions, celle-ci se prend après réflexion et en fonction de certains arguments. Ce sont ces arguments que l'on appelle les déterminants de l'investissement. Avant de les présenter les uns après les autres, nous montrerons qu'il y a une exigence en toile de fond de toutes les décisions d'investissement, c'est l'exigence de rentabilité.
2.2.1 - La nécessité de la rentabilité. 6[0]
Nous allons d'abord présenter le ratio habituellement utilisé pour mesurer la rentabilité, puis nous essayerons de voir quels sont les éléments qui l'influencent.
- Comment mesure-t-on la rentabilité ?
On compare les profits réalisés au stock de capital nécessaire pour réaliser ces profits (le taux de profit est le rapport entre le profit et le stock de capital utilisé pour générer ce profit). En utilisant les agrégats de la comptabilité nationale, on prendra l'Excédent brut d'exploitation (E.B.E.) pour mesurer les profits et le capital fixe (K) pour mesurer le stock de capital nécessaire. On a donc :
Taux de rentabilité économique = (E.B.E. / K) x 100
Si on veut parler de la rentabilité économique de l'investissement (et non celle du capital engagé), il faut calculer la rentabilité marginale : celle-ci compare l'accroissement des profits à l'accroissement du stock de capital (c'est-à -dire à l'investissement) qui a été nécessaire pour engendrer cet accroissement des profits.
- De quoi dépend la rentabilité ?
A partir de la formule précédente, il est facile de voir que le taux de rentabilité dépend d'abord de la valeur du capital, c'est-à -dire du coût des biens capitaux achetés lors de l'investissement. Plus ils seront grands, plus il sera difficile d'obtenir une rentabilité satisfaisante.
Ensuite, la rentabilité dépend de la valeur de l'EBE. Or, celui-ci est le montant qui reste à l'entreprise une fois qu'elle a payé les salaires et les charges sociales :
EBE = Valeur Ajoutée - Salaires et Charges sociales
La rentabilité dépend donc d'abord de la Valeur Ajoutée (plus celle-ci est forte, plus l'EBE est potentiellement grand). Un faible coût des consommations intermédiaires (notamment les matières premières et l'énergie) est donc une première condition de rentabilité des investissements.
On voit enfin que le partage de la valeur ajoutée (entre profits et salaires) risque d'influer sur l'investissement : si la part des profits dans la valeur ajoutée s'accroît, on peut penser que cela sera favorable aux investissements qui pourront être financés plus facilement comme nous allons le voir. Cependant, il ne faut pas oublier que les salaires vont permettre la consommation. Si la part de la valeur ajoutée consacrée aux salaires diminue, on peut penser qu'il y aura des effets négatifs sur la demande. Or la demande est aussi un déterminant de l'investissement. On le voit, un partage de la valeur ajoutée préservant à la fois la demande et les profits est difficile à trouver.
Vous voyez donc que la rentabilité économique des investissements dépend principalement du coût des facteurs de production (capital, consommation intermédiaires et travail). Si l'entreprise réussit à diminuer ses coûts, elle a des chances d'augmenter ses profits et sa rentabilité. Mais elle ne doit pas oublier que les salaires qu'elle distribue sont aussi des revenus qui permettent d'acheter ce qu'elle produit, autrement dit que la demande joue un rôle dans la rentabilité.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°45 : La rentabilité économique
2.2.2 - Le rôle de la demande anticipée. 5[1]
Sur le plan théorique, il a été mis en évidence par Keynes. Mais dans la réalité des entreprises, on a toujours su, dans le système capitaliste, qu'il ne fallait produire que si l'on pensait pouvoir vendre sur les marchés. La demande anticipée par l'entreprise, c'est-à -dire celle qui est prévue pour les années à venir, celle que Keynes appelle la " demande effective ", joue donc un rôle essentiel dans la décision d'investir.
Si les prévisions laissent entrevoir une hausse durable de la demande du produit fabriqué dans l'entreprise, l'entreprise va probablement chercher à répondre à cette demande supplémentaire. Pour cela, elle devra accroître sa capacité de production en acquérant des moyens de production supplémentaires, c'est-à -dire qu'elle devra investir. On peut faire le même raisonnement si les prévisions envisagent une transformation de la demande : par exemple, si l'on pense que la demande va se porter de plus en plus sur des appareils combinés télévision/magnétoscope, il va falloir modifier les outils de production et donc investir pour pouvoir satisfaire cette nouvelle demande, alors que la demande de téléviseurs " classiques " va peut-être stagner.
En règle générale, les chefs d'entreprise considèrent donc l'évolution de la demande, dans son volume comme dans sa nature, comme un déterminant essentiel de leur décision d'investissement. On peut remarquer que si l'évolution de la demande peut être dans une certaine mesure anticipée, il n'en reste pas moins toujours de l'incertitude. Les chefs d'entreprise sont alors amenés à prendre en compte dans leur décision d'investissement des éléments relativement subjectifs : le climat des affaires est-il bon ?, les ménages sont-ils optimistes ? (il y a des enquêtes sur le moral des ménages), etc.
Les effets d'une augmentation de la demande sur les investissements ont été mesurés par les économistes : c'est le mécanisme de l'accélérateur, qui montre que l'augmentation de la demande entraîne une hausse plus que proportionnelle des investissements. [Ce mécanisme n'est pas inscrit au programme de terminale. Si vous souhaitez cependant l'étudier, allez voir, et faire, les activités que nous vous proposons sur l'accélérateur].
2.2.3 - Le rôle des coûts de production. 0[0]
Les profits, qui sont au numérateur du taux de rentabilité, sont les revenus restant à l'entreprise quand elle a payé tous ses coûts. Si l'entreprise réussit à diminuer ses coûts, elle a des chances d'augmenter ses profits et sa rentabilité. En particulier, si le coût du travail augmente plus rapidement que le coût du capital (il y a donc un abaissement du prix relatif du capital), l'entreprise a intérêt à réaliser des investissements de productivité qui aboutiront à économiser du travail. De même, si les prévisions laissent entrevoir une demande stable et une concurrence accrue entre les producteurs, il peut être nécessaire que l'entreprise, pour conserver sa part de marché, abaisse ses coûts de production et, pour cela, réalise des investissements de productivité. Enfin, la localisation des investissements est également tributaire des coûts de production : c'est vrai à l'échelon international, nous le verrons dans le chapitre 6, mais c'est vrai aussi à l'échelon national si les facteurs de production et les consommations intermédiaires n'ont pas le même coût partout.
2.2.4 - Le rôle des taux d'intérêt. 12[0]
S'il y a une demande qui justifie l'investissement et si celui-ci semble suffisamment rentable compte tenu du coût des facteurs de production, l'entreprise doit encore prendre en considération le coût de financement de l'investissement, c'est-à -dire le taux d'intérêt, avant de décider d'investir. Comme nous allons le voir, il y a deux mécanismes par lesquels le taux d'intérêt influence la décision d'investissement.
- Une hausse du taux d'intérêt diminue la profitabilité de l'investissement
Quand le taux d'intérêt réel est élevé (on rappelle que le taux d'intérêt réel est le taux d'intérêt constaté sur le marché, ou taux d'intérêt nominal, corrigé de l'inflation), c'est-à -dire que le prix à payer pour emprunter est élevé, cela renchérit le coût de financement de l'investissement et diminue donc les profits que peut espérer l'entreprise. Un taux d'intérêt élevé a donc tendance à décourager les investissements. On définit la profitabilité de la manière suivante :
Profitabilité = taux de profit anticipé - taux d'intérêt réel
Quand la profitabilité est négative, l'entreprise doit " normalement ", c'est-à -dire dans une logique de maximisation du profit immédiat, renoncer à investir. Cependant, dans la réalité, l'entreprise prendra aussi en compte le long terme et l'état de la concurrence : si les concurrents investissent, l'entreprise risque de se trouver à la traîne et de perdre des marchés, ce qui menace encore plus les profits futurs ; dans ce cas, elle préfèrera investir plutôt que de placer, même si ce n'est pas plus avantageux à court terme.
- Que se passe-t-il si l'entreprise n'a pas besoin d'emprunter pour investir ?
L'existence de profits non distribués permettant l'autofinancement joue bien sûr un rôle majeur : plus la part de l'autofinancement sera élevée, moins l'entreprise devra payer pour investir, plus il sera facile d'investir, indépendamment du niveau des taux d'intérêt. Cependant le taux d'intérêt joue un autre rôle : il va guider le choix des entreprises dans l'utilisation de leurs capitaux. Les entreprises vont comparer les revenus qu'elles vont tirer de leurs investissements éventuels aux revenus qu'elles obtiendraient en prêtant leurs fonds, c'est-à -dire en les plaçant sur les marchés financiers, au lieu de les investir. Plus le taux d'intérêt est élevé, plus l'entreprise est incitée à placer ses fonds sur le marché financier plutôt qu'à investir, et inversement.
Ainsi, en période de taux d'intérêt réel élevé, les entreprises peuvent renoncer à des investissements éventuels pour deux raisons complémentaires : d'une part, emprunter pour investir coûte cher et diminue donc les profits potentiels, d'autre part placer ses capitaux, c'est-à -dire les prêter à d'autres agents économiques, rapportent beaucoup.
2.2.5 - L'investissement est une décision toujours risquée. 2[0]
Quand une entreprise investit aujourd'hui, elle le fait, en quelque sorte, pour produire demain des biens ou des services qu'elle vendra après-demain. On le voit, la décision d'investir est une décision qui engage l'avenir : en effet, l'entreprise va décider d'augmenter son stock de capital (et c'est en général une grosse dépense) alors qu'elle ne sait pas avec certitude de quoi demain sera fait. L'entreprise fait donc toujours un pari sur l'avenir : elle parie qu'elle arrivera à rentabiliser son investissement, c'est-à -dire à augmenter ses profits (attention ! augmenter ses profits, ce n'est pas forcément augmenter sa production …). Voyons plus précisément quels sont les facteurs d'incertitude.
- Le problème de l'actualisation des valeurs futures
Une grosse difficulté pour l'entreprise est qu'elle doit comparer des valeurs monétaires dans le temps. Si par exemple, on vous propose un investissement qui coûte 100 et qui vous rapporte 100 au bout d'un an, vous allez naturellement refuser : disposer de 100 dans un an est moins intéressant que de disposer tout de suite de la même somme ! L'entreprise est dans la même situation, puisqu'elle doit se priver d'argent aujourd'hui (en investissant) pour en récupérer plus tard. Mais comment comparer les deux sommes ? Quelle valeur faut-il donner aujourd'hui à un euro qu'on ne percevra que dans un mois, dans un an ? Trouver des éléments de comparaison, c'est ce qu'on appelle actualiser les valeurs futures. Pour le faire, il faut tenir compte notamment du taux d'intérêt : s'il est de 5 %,100 euros placés pendant un an deviendront 105 euros, donc 105 euros perçus dans un an sont équivalents à 100 euros perçus aujourd'hui. Mais le taux d'intérêt peut changer au cours du temps …
- La demande peut varier de manière imprévisible
Un investissement est toujours fondé sur une évolution prévue ou constatée de la demande, et il consiste à immobiliser des facteurs de production pour répondre à cette évolution de la demande (d'ailleurs, en langage comptable, les biens capitaux acquis lors des investissements sont appelés " immobilisations "). Mais l'évolution de la demande peut être très rapide et ne pas correspondre à ce qui avait été prévu, et l'investissement perd alors sa justification. C'est ce qui serait arrivé à une entreprise qui aurait investi dans la construction de paquebots transatlantiques juste avant le développement du transport aérien. Dans ce cas, non seulement les investissements ont été faits en pure perte, mais en plus il n'est plus possible de mobiliser les fonds utilisés pour profiter de la nouvelle évolution de la demande (le terme " immobilisation " prend ici tout son sens).
- Les prix des facteurs de production ou des consommations intermédiaires peuvent varier de manière imprévisible
On a vu plus haut que la rentabilité dépendait du coût des facteurs de production : capital, travail et consommations intermédiaires. Si le prix des biens capitaux est connu au moment d'investir (c'est le prix d'achat des biens que l'on acquiert lors de l'investissement), il n'en va pas de même pour les autres : le prix de l'énergie peut s'envoler à la suite d'un choc pétrolier, le coût du travail s'accroître à la suite d'un conflit social ou parce que la protection sociale coûte de plus en plus cher. Bien entendu, l'entreprise peut essayer de maîtriser l'évolution de ces coûts, mais tout ne dépend pas d'elle, loin s'en faut.
Conclusion : au niveau de l'entreprise, il y a donc des enjeux à l'investissement. De celui-ci va dépendre la capacité de l'entreprise à réaliser des profits et à faire face à la concurrence pour gagner, ou au moins ne pas perdre, des parts de marché. L'avenir de l'entreprise dépend donc du " bon " choix de ses investissements, que ce soit sur le plan de leur volume (leur montant), que ce soit sur le plan de leur nature (investissement de productivité ou de capacité, investissement immatériel ou matériel, etc.). Devant l'incertitude qui , on l'a vu, touche bien des éléments à prendre en compte, le chef d'entreprise peut ne plus très bien savoir à quoi se fier et prendre une décision très liée à ses convictions personnelles.
L'investissement joue, on l'a montré, un rôle très important dans la croissance économique à court et moyen termes. Nous allons maintenant nous interroger sur ce que permet l'investissement, parfois à plus long terme, c'est-à -dire la mise en œuvre du progrès technique.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°61 : Le vocabulaire lié au financement des investissements.
n°63 : Les déterminants de l'investissement. (1).
n°68 : Les déterminants de l'investissement. (2)
n°107 : Productivité / rentabilité / compétitivité.
2.3 - Progrès technique et croissance : la destruction créatrice. 0[0]
Le progrès technique est en amont de l'investissement et influe fortement sur les transformations à long terme de la société, comme nous allons le voir. Il est aussi en aval car le progrès technique résulte de certaines dépenses d'investissement, en particulier celles concernant la recherche. Du fait de ses implications, tant à long terme qu'à court terme, on doit se demander qui maîtrise le progrès technique : celui-ci peut servir à tous, en ce sens il peut être pensé comme un bien collectif ; en même temps, il donne beaucoup de pouvoir à celui qui le maîtrise et peut donc être l'objet de marchandages et de conflits. On peut donc s'attendre aussi à ce que l'Etat s'en mêle, vu les enjeux.
Après avoir précisé la définition du progrès technique, nous présenterons ses deux principales modalités, et enfin nous étudierons les liens entre progrès technique et croissance
2.3.1 - Progrès technique, inventions et innovations. 3[2]
Le progrès technique est un mot du vocabulaire courant, mais sa définition précise est un peu floue. Derrière ce concept, les économistes distinguent plusieurs mécanismes bien précis qui jouent chacun un rôle différent dans la croissance et le changement social.
- Définition générale du progrès technique
Le progrès technique est l'ensemble des améliorations apportées aux façons de produire et aux produits (transformations de produits existants et création de nouveaux produits). Pour les façons de produire, cela ne concerne pas que les biens de production mais aussi l'organisation de la production ou de la commercialisation. Le résultat de ce progrès technique est en général la hausse de la productivité.
- Les inventions.
Cet ensemble d'améliorations passe par des découvertes scientifiques qui résultent de la recherche fondamentale, c'est-à -dire au niveau des principes théoriques, sans application concrète. Ces découvertes sont appelées inventions. Par exemple, la machine à vapeur est d'abord une invention : on met en évidence le fait que la vapeur d'eau peut être utilisée pour actionner des machines. Mais, concrètement, il n'y a pas encore d'application. L'invention est souvent liée à un homme ou à une équipe relativement restreinte. - L'innovation
C'est l'application réussie d'une invention : le principe de la machine à vapeur va être utilisé pour mouvoir tout un tas de machines au 19è siècle. Il peut d'ailleurs se passer beaucoup d'années entre une invention et l'innovation qui en résulte. Il faut ajouter qu'il est bien rare qu'une invention ne déclenche pas une foule d'innovations, des petites et des grandes. Ce sont en général les entreprises qui vont découvrir ces innovations, grâce à leurs services de recherche. On parle là de recherche appliquée ou, plus fréquemment, de "recherche-développement ", financée le plus souvent par les entreprises elles-même.
- Les inventions.
-
Les différents types d'innovation.
Les innovations ont pour vocation d'améliorer les produits et les façons de produire et/ou de vendre (la commercialisation, c'est la production d'un service, donc innover dans la vente, c'est aussi améliorer les façons de produire). Elles concernent aussi l'amélioration ou la création des produits. Elles peuvent donc être très diverses. Nous nous contenterons de présenter ici trois sortes d'innovation :- L'innovation de procédé (on parle aussi parfois d'innovation de process) : l'innovation concerne les techniques de fabrication, par exemple dans les machines ou dans l'organisation de la production ou de la commercialisation . Il faut bien se rappeler que quand une entreprise choisit de modifier son organisation interne, par exemple pour produire en flux tendus aujourd'hui, ou pour produire à la chaîne au milieu du 20è siècle, il s'agit de la mise en Å“uvre d'une innovation, et plus spécifiquement d'une innovation de procédé.
- L'innovation organisationnelle , qui est l'innovation dans l'organisation de l'entreprise et dans l'organisation du travail. On les étudiera de façon plus approfondie dans le chapitre suivant.
- L'innovation de produit : l'innovation concerne le produit fabriqué lui-même, il s'agit d'un produit nouveau ou d'un produit incorporant une nouveauté.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°123 : Progrès technique, invention, innovation.
n°101 : Les révolutions industrielles
2.3.2 - L'origine du progrès technique. 3[0]
D'où vient le progrès technique ? Il faut tout de suite dire que le progrès technique ne tombe pas du ciel, encore moins les innovations. Le hasard met parfois les chercheurs sur le chemin de la découverte. Mais encore faut-il qu'il y ait des gens qui cherchent. Autrement dit, progrès technique et innovations sont le fruit d'une intense activité du genre humain. Il n'en reste pas moins que quand on cherche, on n'est jamais complètement sûr de trouver et il est rare que l'on sache quand on trouvera. Il y a donc de l'incertitude dans cette activité, qui coûte pourtant cher. On peut donc penser que, puisque les entreprises font des efforts, parfois très importants, de recherche, elles ont de bonnes raisons pour les faire. On peut distinguer plusieurs origines aux innovations :
- Le rôle de l'entrepreneur
Schumpeter a montré le rôle majeur joué par celui qu'il appelle l'entrepreneur. Celui-ci, à contre-courant de la société, va prendre le risque d'innover (innover, c'est toujours prendre un risque, puisqu'on ne sait pas d'avance si l'innovation va marcher ou pas). En échange de cette prise de risque, et si l'innovation est un succès, l'entrepreneur va réaliser des profits très au-dessus de ceux réalisés dans les autres entreprises. En effet, l'innovation va donner à l'innovateur une situation de monopole sur le marché : il est le seul à fabriquer ce nouveau produit, ou il est le seul à produire de manière aussi productive, et dans les deux cas il va profiter de sa situation pour réaliser des super-profits. Ce monopole n'est que temporaire car les autres entreprises vont vouloir imiter l'entreprise innovante, ce qui permettra la diffusion de l'innovation et sa banalisation (l'innovation perdra alors son caractère innovateur). On voit ici l'innovation reposer sur un homme ou une entreprise, qui ont une vue particulière de l'avenir et acceptent de prendre des risques. On peut remarquer que plus une entreprise a un vaste marché, plus elle pourra facilement assurmer ce risque : les coûts de la recherche seront répartis sur davantage de prduits.
- La croissance favorise le progrès technique
Mais il y a d'autres sources aux innovations et au progrès technique en général : on souligne aujourd'hui le caractère endogène du progrès technique, c'est-à -dire le fait qu'il est le produit de la croissance elle-même en même temps qu'il en est à l'origine. D'une part, la croissance économique donne les moyens de financer un effort de recherche important et " quand on cherche, on trouve ". D'autre part, les innovations s'enchaînent les unes aux autres, une innovation donne des idées à d'autres chercheurs, dans d'autres secteurs, pour d'autres produits. Si les chercheurs aiment s'installer près les uns des autres (pensez à la Silicon valley, par exemple, ou aux pépinières d'entreprises), ce n'est pas par hasard, c'est parce qu'ils progressent au contact les uns des autres. Une fois encore, les innovations ne tombent pas du ciel, il y a certes des inventeurs géniaux, mais pas beaucoup. Il y a surtout des gens qui travaillent.
- Le rôle décisif de l'Etat
L'Etat joue donc un rôle essentiel en rendant possible, ou plus facilement réalisable, le progrès technique : -
- L'Etat va financer très largement la recherche fondamentale : celle-ci, qui est à l'origine des inventions, est beaucoup trop coûteuse et aléatoire pour être prise en charge par des laboratoires privés. En même temps, comme son nom l'indique, elle est fondamentale. Une partie de cette recherche s'effectue donc dans des laboratoires publics. Cela peut se faire aussi dans des laboratoires privés sur subventions publiques. Le produit de cette recherche est censé appartenir à tous. Il n'est pas vendu, même si parfois cela donne lieu à discussion (ainsi pour les recherches sur le génome humain).
- L'Etat va encourager les entreprises à développer la recherche-développement et, pour cela, leur garantir une protection contre le pillage de leurs découvertes. C'est le principe des brevets : si une innovation n'était pas protégée par un brevet, n'importe quelle autre entreprise pourrait copier l'innovation sans avoir à supporter les coûts de la recherche et aucune entreprise ne voudrait plus faire de recherche. L'existence des brevets n'empêche pas les copies mais les limite nettement. L'espionnage industriel n'est cependant pas du tout une invention des romanciers ou des cinéastes.
- Enfin, l'Etat joue un rôle très important en formant la population. N'importe qui ne peut pas faire de la recherche, fondamentale ou appliquée, n'importe quel travailleur ne peut pas mettre en œuvre des technologies sophistiquées. Il faut qu'il soit formé. En donnant une solide formation initiale à sa population, l'Etat contribue à la formation du capital humain favorable au progrès technique et à la croissance.
Conclusion : nous sentons bien maintenant l'importance du progrès technique et de ses applications dans les sociétés modernes. Il reste à comprendre les liens qui unissent le progrès technique à la croissance économique et aux transformations de nos sociétés.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°153 : Rôle de l'Etat et des entreprises dans la diffusion du progrès technique.
2.3.3 - Comment le progrès technique peut-il être facteur de croissance ? 2[2]
Il s'agit ici de se demander comment le progrès technique engendre de la croissance, autrement dit de s'interroger sur les mécanismes. Le premier de ces mécanismes passe à court et moyen terme par les gains de productivité issus du progrès technique et ce que l'on en fait. Nous allons d'abord définir les gains de productivité puis distinguer les quatre différents usages que l'on peut en faire, en explicitant à chaque fois leur effet sur la croissance. Enfin, nous expliquerons pourquoi les gains de productivité peuvent provoquer des conflits.
- le progrès technique permet la réalisation de gains de productivité
C'est l'objectif des innovations, en particulier des innovations de procédé, d'engendrer ces gains. De quoi s'agit-il et comment ça se passe ? Quand on met en Å“uvre une innovation dans la branche automobile, et concrètement cela signifie la plupart du temps que l'on a investi, on va produire par exemple plus de voitures dans le même temps de travail (mettons de 10 à 12). La productivité a donc augmenté : ces deux voitures supplémentaires sont le fruit des gains de productivité. Attention : les gains de productivité ne sont pas de l'argent, comme ceux du loto … Ils peuvent évidemment se transformer en argent mais ce n'est pas toujours le cas, on va le voir. Parler de " gains de productivité " signifie simplement que la productivité a augmenté. Cela ne nous dit rien sur comment on utilise cette productivité accrue. Et on va le voir, selon l'utilisation que l'on fait des gains de productivité, l'effet sur la croissance économique sera différent.
- Les utilisations possibles des gains de productivité sont plus ou moins favorables à la croissance.
L'entreprise qui gagne en productivité, par exemple notre entreprise automobile de toute à l'heure qui fabrique 12 voitures alors qu'elle n'en fabriquait que 10 auparavant dans le même temps de travail, peut utiliser ce gain de 4 manières différentes. Elle peut :- Baisser les prix : en effet, le coût unitaire (celui de chaque voiture) diminue puisque, sans dépenser plus de travail (et à condition que les salaires ne varient pas), on fabrique plus de voitures. L'entreprise attend de cette baisse des prix une augmentation de la demande qui lui est adressée, donc une augmentation de sa production. Au niveau macro-économique, la baisse des prix engendre une hausse du pouvoir d'achat qui permet d'augmenter la demande et cela, pas seulement dans la branche qui a baissé ses prix. Donc globalement, la demande augmente, la production doit en principe suivre, surtout si les capacités de production ne sont pas toutes utilisées. Cette baisse des prix va donc engendrer des effets favorables à la croissance.
- Diminuer la durée du travail : en effet, puisqu'on met moins de temps à fabriquer chaque voiture, on peut très bien en fabriquer le même nombre qu'avant les gains de productivité et faire travailler moins longtemps chaque travailleur. Si en 35 heures, les travailleurs arrivaient à fabriquer autant qu'en 39 heures grâce aux gains de productivité, on peut très bien diminuer le temps de travail sans diminuer les salaires. C'est d'ailleurs grâce aux gains de productivité que le temps de travail a pu beaucoup diminuer en France à partir des années 60, alors même que les salaires continuaient à augmenter. Cette diminution du temps de travail n'engendre pas directement de croissance économique. En revanche, elle modifie les genres de vie et améliore sans doute le bien-être général : elle a donc un effet positif sur le développement plus que sur la croissance.
- Augmenter les profits : en gardant le même exemple, chaque voiture coûte moins cher à fabriquer puisque la productivité a augmenté. Si on maintient le prix à son niveau initial, toutes choses égales par ailleurs, la marge de l'entreprise augmente. Celle-ci réalise donc davantage de profits. Quel effet a cette augmentation sur la croissance ? Les profits sont destinés à être distribués aux actionnaires, mais ceux-ci peuvent décider d'en laisser une partie, plus ou moins grande, dans l'entreprise pour financer au moindre coût les investissements futurs. Si les profits sont distribués, ils constituent des revenus pour ceux qui les encaissent et augmentent donc leur pouvoir d'achat. Il peut donc en résulter une augmentation de la demande. S'ils sont conservés dans l'entreprise et financent de l'investissement supplémentaire, ils sont évidemment favorables à la croissance, comme on l'a vu plus haut.
- Augmenter les salaires : puisque les travailleurs produisent plus dans le même temps, on peut envisager de les rémunérer davantage sans que cela ne change rien au prix de vente, ni au profit. Dans ce cas, on aura une augmentation des revenus dont on peut attendre une augmentation de la demande, ce qui va inciter les entreprises à produire davantage, et la croissance s'accroît.
- Le conflit autour du partage des gains de productivité
Les gains de productivité peuvent permettre de faire ces quatre actions. Mais ce n'est pas ou l'une, ou l'autre. Cela peut être les quatre à la fois : on baisse un peu les prix, un peu la durée du travail, on augmente un peu les salaires et les profits. Toutes les combinaisons sont possibles et c'est d'autant plus facile que la productivité augmente rapidement. Le choix qui est fait dépend des entreprises mais les entreprises subissent certaines contraintes : par exemple, si la concurrence par les prix est vive sur le marché, l'entreprise va chercher à diminuer ses prix pour garder sa compétitivité, elle sera très réticente sur une hausse des salaires. De même, à certaines périodes, les salariés sont en position de force pour négocier et obtenir que les gains de productivité soient au moins en partie utilisés pour augmenter les salaires. Autrement dit, le partage des gains de productivité, qui a un effet direct sur la croissance, peut être l'objet de conflits, en tout cas de négociations.
Conclusion : les innovations mises en Å“uvre grâce aux investissements génèrent une hausse de la productivité et cette hausse de la productivité, à son tour, aboutit, par des canaux variés, à une accélération de la croissance. On voit donc l'importance du progrès technique pour la croissance. Mais, à plus long terme, le progrès technique a d'autres effets sur la croissance, que nous verrons dans le paragraphe suivant.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°120 : Progrès technique, innovation et investissement.
n°118 : Progrès technique et investissement : une relation circulaire.
n°31 : Gains de productivité, revenus et croissance.
n°24 : Gains de productivité, compétitivité et croissance.
n°28 : Gains de productivité, durée du travail et croissance.
n°84 : Les effets des gains de productivité.
Pour aller plus loin
!--sphider_noindex-->n°8 : Productivité du capital et productivité globale des facteurs.
2.3.4 - Le progrès technique et la transformation des structures économiques : la destruction créatrice. 0[0]
Schumpeter a montré les bouleversements qu'entraînait à long terme le progrès technique dans les structures de la production. Le mécanisme de la " destruction créatrice " est assez simple à comprendre : dans les entreprises, ou les branches, où les gains de productivité sont rapides parce que il y a de nombreuses innovations, les profits sont élevés. Ces profits élevés attirent de nouveaux producteurs, la concurrence augmente et les prix baissent. Les producteurs les moins productifs ne pourront pas supporter cette baisse des prix et feront faillite. Cela pose bien sûr des problèmes sociaux, mais sur le long terme, il est nécessaire que les entreprises les moins rentables et/ou fabriquant des produits dépassés disparaissent : en effet, dans ces entreprises, les facteurs de production (capital et travail) sont utilisés moins productivement qu'ils pourraient l'être ailleurs. Il y a donc du gaspillage.
Prenons un exemple. Une innovation majeure ( !) apparaît : le presse-purée électrique. L'entreprise qui lance l'innovation, seule sur le marché, connaît le succès, elle vend ses presse-purée électriques très cher et réalise des super profits. Les producteurs de presse-purée manuels sont directement concurrencés parce que les deux produits ont la même fonction. Ils vont avoir du mal à se reconvertir car c'est une transformation complète de leur activité, c'est un autre métier (car il y a un moteur électrique). Il est probable que la demande de presse-purée manuels va chuter et les entreprises le fabriquant vont faire faillite, disparaissant finalement de la vie économique. Le progrès technique transforme donc les structures de la production et il y a sans cesse un mouvement de secteurs en déclin et de secteurs en essor. On voit bien où est la destruction dont parlait Schumpeter et où est la création. Les deux sont indissociables et les transformations structurelles qui en résultent ne sont pas qu'économiques, elles sont aussi sociales. Nous le verrons plus loin, plus précisément grâce à un exemple.
Liste d'activités
!--sphider_noindex-->n°125 : Q.C.M. récapitulatif 1
n°135 : Q.C.M. récapitulatif 2
Pour aller plus loin
!--sphider_noindex-->n°9 : Progrès technique et cycle.
n°10 : Progrès technique et inégalités de croissance entre les pays.
2.4 - Les liens entre les transformations des structures économiques, politiques et sociales : l'exemple de l'urbanisation. 0[0]
Nous avons vu quels sont les effets du progrès technique sur la croissance économique. Mais le progrès technique contribue aussi au changement des structures économiques et sociales. Nous allons maintenant montrer, grâce à un exemple, les interactions entre la croissance et les transformations des structures économiques, sociales et politiques.
L'urbanisation peut se définir comme le mouvement qui fait que la population habite de plus en plus (proportionnellement) dans les villes : autrement dit, c'est l'habitat qui fait la ville. Mais qu'est-ce qu'une ville ? La réponse est beaucoup moins simple qu'il n'y paraît : on peut penser qu'une ville rassemble des habitats collés les uns aux autres. Oui, mais combien ? un village, est-ce une ville ? La réponse à ces questions a varié au cours du temps. La population urbaine est, approximativement, celle qui vit dans des agglomérations rassemblant plus de 2 000 personnes agglomérées. La population rurale est celle qui n'est pas urbaine. Il faut donc distinguer la population rurale de la population agricole : la première est déterminée par son habitat, la seconde par son activité économique. Autrement dit, dans la population rurale, il y a de nombreux ménages non agricoles. Le fait que les populations vivent de plus en plus dans les villes est un fait avéré, et pas seulement dans les pays anciennement développés : aujourd'hui, les plus grandes villes au monde sont situées dans des pays parfois très pauvres (Le Caire, Mexico, etc.).L'urbanisation est un bon exemple de transformations économiques, sociales et politiques entremêlées et c'est ce que nous allons montrer.
2.4.1 - La croissance favorise l'urbanisation. 0[0]
La croissance économique débute avec la révolution industrielle, au 19ème siècle pour les pays anciennement développés. Elle repose sur le développement de branches de production industrielles (sidérurgie, textile, etc…). Ces industries concentrent la main d'œuvre sur des lieux précis, des villes préexistantes mais aussi des lieux complètement nouveaux (par exemple, à proximité immédiate de gisements miniers) où naissent de nouvelles villes. Comme la journée de travail est spécialement longue au 19ème siècle, il ne peut pas être question d'habiter très loin de son lieu de travail. L'habitat groupé, urbain, se développe donc très rapidement dans les zones qui s'industrialisent. Cette urbanisation, générée par la croissance, va elle-même entraîner de nombreuses transformations économiques, sociales et politiques, et favoriser à son tour la croissance économique.
2.4.2 - L'urbanisation engendre aussi des transformations économiques. 0[0]
On peut trouver de nombreux exemples de ces transformations et le mieux serait que vous en cherchiez vous-même. A titre d'exemple, je vous en propose deux :
- La salarisation croissante de la population active travaillant dans les industries, c'est-à -dire dans les villes, va susciter une demande qui n'existait pas auparavant, en rendant " marchandes " des activités qui ne l'étaient pas. Ainsi, le fait de travailler hors de son domicile, toute la journée et tous les jours de l'année, rend impossible la confection des tissus et des vêtements dans l'espace domestique. Se développe alors une demande de tissu dans un premier temps, puis de vêtements directement, dans un second temps, qui va favoriser le développement de la branche textile.
- Le développement des villes, et en particulier, leur extension spatiale, va rendre nécessaire le développement de services collectifs, tels le ramassage des ordures, le développement des réseaux de distribution d'eau (puis d'énergie), les transports collectifs. Ces services, il faut les produire (ce qui suppose la formation et l'embauche de personnes) et parfois même reconfigurer la ville pour cela (pensez aux grands travaux d'aménagements urbains menés dans les grandes villes à partir de 1850 (travaux d'Hausmann à Paris, percement de la rue de la République à Lyon, par exemple).
2.4.3 - L'urbanisation transforme les solidarités anciennes. 0[0]
L'urbanisation rend possible l'individualisation croissante des comportements : l'individu est loin du regard de sa famille et de la communauté villageoise qui pesait sur lui à la campagne dans les sociétés traditionnelles. Il va pouvoir s'affranchir de ce contrôle social pesant (ce qui ne signifie pas que le contrôle social disparaît totalement). En contrepartie, la solidarité de voisinage, très forte dans les sociétés traditionnelles, s'affaiblit aussi : l'isolement est bien plus grand dans les villes qu'il ne l'était dans les campagnes. Cela se traduit au 19ème siècle par une misère individuelle très grande dans les villes. A partir du milieu du 20ème siècle, c'est l'Etat-providence qui va peu à peu assumer la prise en charge des risques individuels et protéger les individus contre les grands risques de l'existence (maladie, vieillesse, etc…). On a une solidarité qui, d'une certaine façon, se désincarne, c'est-à -dire qui est de moins en moins portée par des personnes physiques. On verra plus loin que ce n'est pas sans poser des problèmes.
2.4.4 - L'urbanisation transforme les structures du pouvoir politique. 0[0]
Le développement des villes a imposé la création de nouvelles entités politiques. On peut en citer au moins deux :
- Les syndicats intercommunaux ou communautés de communes : il s'agit de regroupements de communes destinés à gérer les problèmes communs. Les exemples abondent : une agglomération (qui est en général constitué de plusieurs communes) a des problèmes de transports (des personnes, de l'énergie ou des déchets, par exemple) qui imposent des décisions communes. Il a donc fallu créer des structures permettant de prendre ces décisions.
- Les Régions sont un échelon de décision politique qui a été créé récemment pour rendre plus efficaces et cohérentes les décisions politiques concernant un espace bien plus réduit que la Nation, mais bien plus grand que la Commune ou le Département.
Conclusion
L'urbanisation montre donc que la croissance économique et les transformations structurelles qui lui sont liées sont interdépendantes. Les liens ne sont pas à sens unique : certes la croissance engendre l'urbanisation mais l'urbanisation engendre aussi de la croissance. Ils sont aussi à la fois économiques, sociaux et politiques.