1 - La cohésion sociale et les instances d'intégration.
Dans cette section, nous allons essayer de comprendre comment se fabrique ce "ciment social" dont on parlait en introduction, c'est-à -dire comment se fabrique, jour après jour, une société. Pour cela nous définirons d'abord ce que c'est qu'être intégré, c'est-à -dire ce qu'est concrètement ce "ciment" qui réunit les individus en société. Nous verrons par là même qu'il y a plusieurs formes d'intégration sociale, qui peuvent déboucher sur différents types de société. Puis, nous étudierons la fabrique de l'intégration, ce que les sociologues appellent les "instances" d'intégration. Il y en a plusieurs, et nous étudierons les principales, parmi lesquelles le travail occupe une place éminente. Enfin, nous réfléchirons a ce qu'on appelle aujourd'hui la crise du lien social, c'est-à -dire que nous tenterons d'en repérer les signes et de dégager les causes d'un éventuel affaiblissement du lien social dans la société contemporaine.
1.1 - Intégration sociale et formes de solidarité.
Définir l'intégration sociale est relativement simple. Mais ce qui est moins facile à percevoir, c'est que ce lien social peut prendre – et prend – des formes différentes, et qu'il est donc changeant selon l'époque, selon les pays, selon le contexte matériel ou le groupe social considéré. Plus important encore, et c'est une des grandes contributions de Durkheim à l'analyse sociologique, on peut montrer que chaque forme du lien social, chaque type de ciment en quelque sorte, entraîne un fonctionnement particulier de la société.
C'est Emile Durkheim qui a forgé le concept d'intégration sociale. L'intégration présente trois caractéristiques :
- Les membres d'une société partagent une culture commune. Ils partagent des sentiments, des pratiques, des croyances – revoyez la notion de culture en sociologie dans votre programme de première.
- Les membres d'une société partagent des buts communs, c'est-à -dire qu'ils concourent à la réalisation d'un même objectif. Ce peut être le cas quand les supporters soutiennent l'équipe nationale dans une compétition importante, ou quand les salariés d'une entreprise travaillent à la production, à l'amélioration des ventes. Cette soumission à des buts collectifs se manifeste aussi de façon paroxystique dans les guerres, mais aussi plus spontanément, et plus discrètement, dans la faculté qu'ont les membres d'une société de s'associer pour défendre une cause humanitaire par exemple.
- Les membres du groupe sont en interaction avec les autres, en interdépendance. Lorsque l'on vit en société, les actions des uns ont des répercussions sur les autres. L'intégration passe donc par une coordination des actions individuelles, par une délimitation de ce que chacun peut faire ou ne doit pas faire. En fait, être intégré, c'est jouer un rôle – petit ou grand – dans la société. Ces rôles sociaux peuvent être les métiers ou les fonction dans l'entreprise, mais aussi les rôles familiaux (père, mère, enfant), bref, tout ce par quoi nous réglons notre comportement les uns sur les autres.
On le voit, l'intégration sociale amène les individus à avoir une place, leur place, dans la société. On dira que l'individu est "bien" intégré quand, grâce au processus de socialisation, il a acquis cette culture commune et partage les buts que la société s'est fixés. Rappelons que la socialisation est le processus par lequel les individus acquièrent les normes et les valeurs en vigueur dans la société dans laquelle ils vivent (pour plus de détails, reportez-vous à votre cours de première et à la notion de socialisation figurant dans le menu de droite de ce chapitre).
Voyons d'abord ce que Durkheim appelait la solidarité mécanique, puis nous verrons quelle caractéristique ce type de lien social donne à la société. Enfin, nous en repèrerons des exemples dans les sociétés passées et présentes.
- Qu'est-ce que la solidarité mécanique ? La solidarité mécanique est le lien qui unit une société composée d'individus semblables. Dans ce type de société, la cohésion sociale est assurée par la similitude, par la ressemblance entre les individus qui partagent, au-delà de leurs caractéristiques sociales (mode de vie, …), des croyances et des valeurs communes. Pour reprendre l'expression de Durkheim, les individus deviennent solidaires parce qu'étant indistincts, totalement ou en partie, ils se confondent et ne font plus qu'un, et ils ne sont solidaires que dans la mesure où ils se confondent.
- Solidarité mécanique et cohésion sociale. Dans une société à solidarité mécanique, le lien social découle de la ressemblance entre les individus. Pour maintenir la cohésion sociale, il faut donc cultiver ce qu'ils ont en commun, ce qui les rend semblables. Il y aura donc une forte emprise de la culture et des valeurs communes, une certaine tendance au conformisme, même, car se différencier, c'est déjà s'exclure. L'individualisme est logiquement très faible dans les sociétés à solidarité mécanique. Pour désigner une collectivité unie par la similitude de ses membres, par ce qu'ils ont en commun, on parle de " communauté ".
- Des exemples de solidarité mécanique, dans l'histoire mais aussi dans la société contemporaine. Durkheim voyait dans la solidarité mécanique le mode de cohésion sociale des sociétés traditionnelles : quand la société était composée d'agriculteurs vivant en relative autarcie, la seule source de solidarité ne pouvait être que la similitude des personnes. D'ailleurs, ces sociétés étaient marquées par une forte emprise de la culture commune (et particulièrement la religion), puisque celle-ci était le seul ciment social. Cependant, on peut aussi identifier des phénomènes de solidarité mécanique à l'œuvre dans les sociétés modernes. Les supporters d'un club de football, par exemple, sont unis par une valeur commune (le soutien à leur équipe), qui se marque par des signes d'identité (les vêtements, les couleurs, les chansons, …). A un autre niveau, on peut trouver des solidarités de type mécanique dans les " groupes de pairs ", où la pression pour une certaine unité des modes de vie (vêtements, loisirs, opinions, …), voire une certaine uniformité, peut être très forte : cela peut être le cas, par exemple, parmi les élèves d'un même établissement ou d'une même classe ou parmi les professeurs !
La solidarité organique est, selon Durkheim, la forme moderne de la solidarité. Nous allons la définir et l'illustrer, avant de montrer qu'elle débouche sur une forme sociale bien différente de la précédente.
- Qu'est-ce que la solidarité organique ? La solidarité organique est le lien qui unit une société composée de personnes dissemblables mais complémentaires. Le lien social procède donc de la nécessaire coopération entre les individus, et non plus de ce qu'ils ont en commun. Bien plus, selon Durkheim, les individus dans ce type de société sont d'autant plus solidaires qu'ils sont distincts, parce que la complémentarité suppose la différence. Les activités exercées par les individus sont différentes les unes des autres, mais nécessaires les unes aux autres.
- Des exemples de solidarité organique. Pour Durkheim, le principal exemple de solidarité organique est la division du travail. Les travailleurs d'une même usine exercent tous des tâches différentes, parfois mêmes extrêmement différentes (pensez, par exemple, à la division entre conception et exécution vue au chapitre 2), mais toutes complémentaires, c'est-à -dire nécessaires les unes aux autres. Et cette division du travail crée bien de la solidarité, parce qu'elle implique des échanges, de la coopération, elle oblige à se fréquenter les uns les autres, à se confronter les uns aux autres.
Un deuxième exemple avancé par Durkheim est celui du couple. La "société conjugale" est aussi marquée par une "division du travail sexuel ", c'est-à -dire un partage des tâches et des rôles entre hommes et femmes : partage des tâches domestiques, partage des rôles dans l'éducation des enfants, différenciation entre celui qui a un emploi et celui qui" reste à la maison ", ou différenciation des emplois si les deux travaillent. Certains tentent d'expliquer la fragilisation des couples (la montée des divorces) par l'atténuation de la division du travail entre hommes et femmes, qui réduit leur complémentarité et donc leur solidarité.
- Solidarité organique et cohésion sociale. Si le lien social ne suppose plus la ressemblance des individus, alors la société est nécessairement transformée. D'abord, le poids de la culture commune sera moins grand, son emprise sur les vies sera moins fort, et on verra se différencier les modes de vie et les comportements. Ce type de société favorise le développement de l'individualisme, parce que la cohésion sociale est compatible avec des individus autonomes et différenciés – c'est en ce sens qu'on peut dire que l'individu est une " création sociale ".
Si vous reprenez la définition de l'intégration sociale donnée au début de cette section, vous verrez que l'opposition entre solidarité mécanique et organique est en fait une distinction entre des formes de solidarité qui privilégient les croyances, valeurs et pratiques communes (donc l'identité) pour bâtir le lien social, et des formes de solidarité qui mettent au contraire l'accent sur l'interaction et les objectifs communs.