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en Sciences Economiques et Sociales
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Comment les hommes s'organisent-ils pour produire toujours davantage ? Ils essaient en général de produire toujours plus efficacement : on peut produire plus en étant simplement plus nombreux, mais, dans ce cas, la croissance de la production est strictement limitée à l'augmentation du nombre des actifs et le PIB par habitant n'augmente pas, les individus n'étant pas plus productifs. Transformer l'organisation du travail a donc pour objectif d'augmenter son efficacité, c'est-à -dire de faire qu'avec la même quantité de travail, on produise plus. Tout le monde a déjà fait l'expérience que, en s'organisant, on s'acquitte plus vite de ce que l'on a à faire (c'est vrai aussi pour le "travail" scolaire !).
Il nous faut donc d'abord identifier les différentes organisations du travail dans l'économie moderne, mais aussi comprendre comment elles ont amélioré la productivité. Ensuite nous pourrons élucider les relations entre l'organisation du travail et la croissance. Enfin, il sera intéressant de faire un bilan des mutations qu'a connues le travail au fil de ses réorganisations successives.
Nous venons de voir que les différentes organisations du travail transforment profondément l'activité des hommes dans l'entreprise, que ce soit les relations hiérarchiques, les relations entre les salariés, ou les relations avec les clients. Mais on ne peut pas transformer les entreprises sans que cela ait des conséquences sur l'ensemble de l'économie, et notamment sur la croissance. C'est ce que nous allons maintenant étudier : les relations entre l'organisation du travail et son contexte économique et social. Nous allons notamment voir comment chaque organisation du travail a été, à un moment donné, un moyen pour relancer le processus de croissance, et que ces mêmes organisations du travail ont pu, dans un autre contexte, être au contraire un facteur de blocage de la croissance.
On a vu que, par la division horizontale et surtout verticale du travail, le taylorisme a permis d'accroître dans des proportions considérables la productivité du travail. Dans l'esprit de Taylor, ces gains de productivité devaient permettre d'accroître les profits des entreprises, mais aussi les salaires des travailleurs. En pratique, les entreprises ont surtout utilisé ces gains de productivité pour améliorer leur rentabilité, ce qui a contribué à faire détester le taylorisme par les ouvriers, qui en ont souvent subi les contraintes sans vraiment en tirer avantage.
Pourquoi une telle évolution ? D'abord parce qu'aux Etats-Unis, à la fin du 19ème siècle, la législation sociale ne permettait guère aux salariés de peser sur le partage de la valeur ajoutée. Ensuite, parce que les entreprises avaient besoin d'accroître leur rentabilité pour financer les énormes investissements que réclamaient l'industrialisation et le développement de l'économie américaine. Des profits élevés constituaient à la fois une source d'autofinancement de l'investissement et un puissant moyen d'inciter les épargnants à prêter leur argent aux entreprises.
Cet usage des gains de productivité a permis une forte croissance tant que ces besoins d'investissement étaient importants. En revanche, il a peu contribué à développer la consommation des ménages. Or, celle-ci est aussi un moteur de la croissance, et même un moteur essentiel. On en a pris conscience progressivement dans les périodes de dépression, et plus particulièrement pendant la Grande Dépression des années 30 : en cherchant à comprimer les coûts de production pour restaurer la rentabilité des entreprises mise à mal par la crise, on affaiblissait aussi la demande ce qui bloquait le redémarrage de l'investissement.
L'amélioration du pouvoir d'achat des salariés constituait aussi une compensation pour des conditions de travail toujours pénibles et une perte d'autonomie totale des travailleurs, c'est ce qu'on appelle parfois le " compromis fordiste ". Quant à la dynamique entre l'offre et la demande que ce système a instauré, elle fut à la base de la formidable croissance des "Trente Glorieuses" et est parfois qualifiée de " cercle vertueux de la croissance fordiste " : les gains de productivité permettent l'augmentation du pouvoir d'achat des salariés, qui stimule la demande de biens et services ce qui accroît la production et donc à nouveau le pouvoir d'achat des salariés.
Cependant, ces mêmes caractéristiques du fordisme qui ont assuré son succès dans les années 50-60 se sont révélées néfastes pour la croissance quand le contexte économique et social a changé.
... Qui permet un "cercle vertueux" de croissance.
Le toyotisme était d'abord un moyen de répondre aux problèmes rencontrés par le fordisme. Comment cette organisation du travail a-t-elle contribué à la croissance ?
Taiichi Ono, le "concepteur" du toyotisme, avait compris avant les autres que, pour améliorer la productivité à la fin des années soixante, il ne fallait pas accélérer les cadences des chaînes de montage ou approfondir encore la division du travail, bien au contraire. La source des gains de productivité se trouvait dans l'amélioration de la qualité des produits. En effet, les défauts des produits coûtaient fort cher à l'entreprise : soit il fallait les corriger en bout de chaîne, ce qui consommait du travail supplémentaire, soit on n'arrivait pas à les vendre (gonflement des stocks), et tout se passait alors comme si les travailleurs n'avaient rien produit ! En retrouvant le chemin de la qualité, le toyotisme a augmenté la productivité des ouvriers en économisant le temps de travail dévolu à la réparation des défaut ou à la production de biens invendables.
Le principe de la production " juste-à -temps ", en réduisant les stocks, et l'autonomisation des travailleurs, en réduisant les coûts d'organisation et de contrôle, ont permis d'offrir aux consommateurs une gamme de biens très diversifiée, sans que cette diversification se traduise par une dégradation de la rentabilité de l'entreprise ou une hausse des prix qui aurait découragé la demande. L'offre de biens de qualité et différenciés a stimulé la consommation, ce qui a incontestablement pu être un facteur de croissance économique.
Dans les années 70, le Japon, pays du toyotisme, ne semblait pas connaître la crise que traversaient les pays occidentaux dont les entreprises avaient toutes été organisées selon le système fordiste.
Dans le système toyotiste, la recherche de la qualité ne consiste pas seulement à bien produire un objet aux caractéristiques définies une fois pour toutes. Il s'agit de chercher en permanence à améliorer le produit, à trouver constamment le moyen de mieux satisfaire ou séduire le consommateur. De ce point de vue, le toyotisme repose sur un principe d'innovation de produit permanente (principe du " Kaizen "), et ces innovations de produits sont de nature à stimuler la consommation, on l'a vu au chapitre précédent. Au passage, on découvre là un autre aspect positif de l'autonomisation et de la motivation des salariés : c'est aussi pour l'entreprise une façon de mobiliser leur savoir-faire et leur imagination dans la recherche d'innovations.
Est-ce à dire que le toyotisme est l'organisation du travail idéale ? Non, sans doute. En effet, on peut relever deux difficultés essentielles qui se font jour en ce début de 21ème siècle :
Le principe de l'innovation et de l'adaptation permanente à la demande impose une grande flexibilité des facteurs de production et notamment du travail. On peut craindre que la généralisation de cette flexibilité, si elle prend comme forme le chômage et la précarité, ne se traduise par une insécurité croissante pour les salariés, surtout dans un contexte de chômage persistant. Cette insécurité peut à son tour freiner la consommation, soit que les salariés épargnent par peur de l'avenir, soit qu'ils ne puissent accéder à l'emprunt faute de pouvoir garantir raisonnablement leurs revenus futurs.
Les interrogations sur la croissance que l'on a abordées au premier chapitre sont de nature à nourrir une contestation du toyotisme. D'abord parce que le système d'innovation permanente et de stimulation de la consommation nous amène à renouveler très fréquemment nos biens, ce qui augmente nos besoins en matières premières et en énergie. Or, on a bien vu que celles-ci n'étaient pas des ressources inépuisables. Par ailleurs, le système du juste-à -temps, s'il réduit les stocks, augmentent les flux de transport, notamment routiers : il faut apporter à l'entreprise ce dont elle a besoin exactement quand elle en a besoin (on dit parfois que dans le système toyotiste, les stocks n'ont pas disparu, mais se trouvent dans les camions !). Là encore, cette consommation énergétique n'est pas soutenable à long terme.
On a vu que, dans l'industrie, les organisations du travail se sont succédées chronologiquement, chacune solutionnant les problèmes rencontrés par la précédente. Cela ne signifie cependant pas que les organisations du travail les plus anciennes disparaissent, et ce pour plusieurs raisons.
Le développement du tertiaire (voir la deuxième section de ce chapitre) conduit les entreprises de ce secteur à chercher à faire des gains de productivité importants pour répondre à une demande croissante. De plus, elles doivent utiliser la main d'oeuvre "rejetée" par les autres secteurs, main d'oeuvre qui, du fait de sa reconversion, n'a pas toujours des qualifications adaptées au travail tertiaire. D'ailleurs, pour séduire les consommateurs par la baisse des prix, ces entreprises ont aussi intérêt à utiliser une main d'oeuvre peu qualifiée. C'est pourquoi on voit le taylorisme se développer dans les services où il permet, comme naguère dans l'industrie, de faire des gains de productivité en utilisant une main d'oeuvre non qualifiée. La restauration rapide est un exemple de taylorisation des services : les gestes de production d'une pizza ou d'un hamburger sont prévus à l'avance, standardisés, répétitifs et chronométrés, de façon à pouvoir être accomplis par n'importe qui au moindre coût, à l'inverse d'un grand restaurant où c'est la qualification et la compétence du cuisinier qui assurent la réussite du produit final.
Par ailleurs, la mondialisation conduit les entreprises à délocaliser certaines de leurs productions dans les pays en voie de développement où la main d'oeuvre est meilleur marché, mais aussi moins qualifiée (voir le chapitre 6). Il est alors utile, dans ces pays, d'organiser le travail sur un mode tayloriste ou fordiste. Les procédures de production sont pensées une fois pour toute dans les pays développés et "transportées" dans les pays à bas coût de main d'oeuvre où l'on ne demande pas aux travailleurs d'innover.
Enfin, l'internationalisation des firmes fait que, de plus en plus, les consommateurs et les producteurs ne sont pas situés dans les mêmes pays, ni même dans les mêmes aires géographiques.Dès lors, il est difficile pour l'entreprise de considérer que les salaires qu'elle verse vont, même indirectement, alimenter la demande de ses clients. Certains ont vu alors la base d'une rupture du "cercle vertueux de la croissance fordiste" et le retour à une vision plus classique du partage de la valeur ajoutée.