Partie 3

3 - Mondialisation, évolutions sociales et culturelles et régulation. 0[0]

Nous allons revenir maintenant à  nos interrogations initiales liées aux conflits autour de la mondialisation. Celle-ci est parfois encensée, parfois présentée comme inéluctable, parfois contestée. Essayons de présenter, sur certaines questions précises (mondialisation et inégalités, mondialisation et uniformisation culturelle) les arguments en présence. Puis nous reviendrons sur la question de la nécessité et la difficulté de la régulation de la mondialisation.

3.1 - La mondialisation accroît-elle les inégalités ? 0[0]

Pourquoi se poser cette question ? Parce que c'est quelque chose que l'on entend souvent dire, c'est-à -dire qu'on accuse la mondialisation d'être à  l'origine de l'accroissement des inégalités à  l'intérieur des pays, accroissement généralement admis pour ces vingt dernières années. Il faut d'abord remarquer que cette affirmation, on la rencontre surtout dans deux sortes de pays : les pays riches, concurrencés par les pays qui se développent, et les pays pauvres peu intégrés dans le commerce mondial. Autrement dit, la question ne se pose pas de la même manière dans tous les pays. Ensuite, si on est d'accord sur le fait que les inégalités augmentent (ce qui est parfois à  démontrer, vu la difficulté de la mesure des inégalités), il faut encore réfléchir sérieusement aux origines de cette augmentation : la mondialisation s'est en effet accélérée à  la même période mais quel(s) lien(s) logique(s) peut-on établir entre les deux phénomènes ?

3.1.1 - La mondialisation productive accroît les inégalités entre les travailleurs et réduit les possiblités de redistribution des revenus. 2[0]

Dans les pays développés comme la France ou les Etats-Unis, on observe bien une augmentation des inégalités, surtout quand on prend en compte l'ensemble des revenus, y compris les revenus du patrimoine. Quels mécanismes permettent de relier cette aggravation à  la mondialisation ?

  • La mondialisation augmente la concurrence dans les secteurs productifs. Résultat : certains secteurs, certaines branches d'activité, disparaissent des pays développés pour aller se localiser dans les pays en développement où les coûts de production sont moindres et où les marchés peuvent être également en fort développement. En revanche, d'autres secteurs, souvent fortement technologiques, sont en développement rapide. Que se passe-t-il alors ? Des travailleurs perdent leur emploi, ce qui affaiblit leurs revenus, d'autant qu'ils peinent souvent à  en retrouver un du fait que leur qualification est périmée : par exemple, un travailleur qualifié de l'industrie textile, licencié parce que son activité n'est plus assurée en France (il ne s'agit pas toujours de délocalisation), voit ses revenus s'effondrer et a peu de chance de retrouver un emploi qualifié. Même s'il retrouve un emploi, il y a de fortes chances pour qu'il soit moins bien payé qu'avant. A l'inverse, dans les secteurs en forte croissance, les salariés sont mieux payés, en particulier ceux qui ont acquis une formation adaptée, et les risques de licenciement sont minces. Résultat : l'écart s'accroît entre les deux types de travailleurs et de qualification.

    Ajoutons que la mondialisation a aussi permis aux marchés financiers de s'internationaliser, et de dégager des revenus en croissance très rapide. Comme ce sont les ménages aisés qui détiennent des avoirs financiers, ce sont aussi eux qui ont le plus bénéficié de ces revenus supplémentaires, ce qui a encore contribué à  creuser les inégalités à  l'intérieur du pays.
  • La mondialisation contribue à  réduire les possibilités de redistribution de l'Etat : en effet, la concurrence internationale augmentant, une lutte farouche s'engage pour diminuer les coûts. Or les impôts et les charges sociales sont des coûts pour les entreprises. Il y a donc une pression sur les Etats pour une diminution de ces charges. Mais ce qui est une charge pour les entreprises est une ressource pour les administrations publiques. Si leurs ressources diminuent, elles ont moins de moyens pour financer des dépenses qui permettraient de réduire les inégalités. Indirectement, la mondialisation peut donc là  aussi être considérée comme responsable de la montée des inégalités.

3.1.2 - Mais la mondialisation, en permettant à  certains pays de se développer, contribue à  y réduire les inégalités. 0[0]

Dans les pays qui grâce à  la mondialisation se développent, la situation est très différente : les secteurs et les branches d'activité en expansion distribuent des salaires, le chômage recule, les plus pauvres des agriculteurs vont travailler dans les villes. Résultat : le revenu moyen progresse, ce qui ne garantit pas tout à  fait que les inégalités diminuent (puisque le revenu moyen peut augmenter quand les hauts revenus seulement augmentent) mais ce qui rend possible cette diminution. De plus, les Etats encouragent la croissance en finançant des dépenses d'infrastructure, de scolarisation, voire de protection sociale, qui contribuent aussi à  diminuer les inégalités. Ainsi, comme en Inde par exemple, on voit se développer dans ces pays toute une classe moyenne dont la situation s'améliore au fur et à  mesure du développement. Grâce à  l'amélioration de l'instruction et aux dépenses de santé publiques, les inégalités de niveau de vie diminuent même parfois plus vite que les inégalités de revenu.

Ici, donc, la mondialisation favorise en général une certaine diminution des écarts (même si persistent de très fortes inégalités) et le niveau de vie moyen s'élève.

3.1.3 - Et, dans les pays riches, les Etats ne perdent pas toute capacité de redistribution et d'action contre les inégalités. 0[0]

Il serait faux de penser que la mondialisation empêche les Etats de mener une réelle politique de lutte contre les inégalités : les ressources des Etats développés restent importantes et les choix sont d'abord politiques. Ainsi, par exemple, les Etats peuvent toujours cibler davantage leurs dépenses en fonction de leurs choix et s'ils veulent réellement diminuer les inégalités, ils peuvent orienter leurs dépenses vers ceux qui en ont le plus besoin. Il en est ainsi dans le domaine de l'éducation ou dans celui du logement, par exemple. De même, les Etats peuvent choisir de développer les formations les mieux adaptées aux nouvelles exigences de la mondialisation ou accompagner sur le plan social les transformations imposées par la mondialisation.

Conclusion : si par certains aspects, la mondialisation favorise bien la montée des inégalités à  l'intérieur des pays, il faut souligner les limites de cette affirmation. D'une part, la situation est très différente selon les pays, en particulier entre les pays développés et les pays en train de se développer. D'autre part, les conséquences de la mondialisation sur les inégalités ne sont pas, au moins dans les pays riches, une fatalité : les Etats peuvent limiter ces effets négatifs s'ils le veulent vraiment. En ce qui concerne les pays les plus pauvres, la mondialisation contribue à  leur marginalisation. Ce faisant, elle creuse sans doute les inégalités avec les autres pays. Pour les inégalités internes, il est plus difficile de tirer une conclusion.

3.2 - La mondialisation mène-t-elle à  l'uniformisation culturelle ? 0[0]

On vient de voir l'ambivalence des effets de la mondialisation sur les inégalités économiques. Qu'en est-il des aspects culturels? Comme la mondialisation unifie les marchés et la vie économique, on peut se demander si ses effets sur la culture ne seront pas du même ordre, c'est à  dire une uniformisation des différentes cultures. C'est donc la question que nous allons nous poser ici. Après avoir montré qu'il existe des éléments qui peuvent faire penser à  une uniformisation culturelle, nous montrerons que les spécificités socio-culturelles se maintiennent mais en se transformant.

3.2.1 - La mondialisation tend à  uniformiser les consommations ce qui rapproche les pratiques culturelles. 0[0]

La mondialisation économique se situe aussi bien dans le domaine de la production que de la consommation.

Le modèle d'organisation de la production qui se répand sur la planète, par l'intermédiaire des firmes transnationales, est celui qui a été conçu dans les pays développés : système capitaliste, recherche du gain individuel maximum, intensification de la production par la division du travail, développement de plus en plus capitalistique, salarisation croissante, etc Les relations de travail, fondamentales dans une société, sont de plus en plus souvent les mêmes, en particulier sous l'influence des firmes transnationales. Ces relations véhiculent certaines valeurs, les mêmes sur tout le globe. On comprend que les façons de penser, de sentir ou d'agir puissent s'en trouver modifiées.

Certains biens et services sont consommés dans tous les pays du monde, comme le coca-cola, les jeans ou les séries télévisées américaines. On se rappelle d'ailleurs que c'est un des intérêts de la mondialisation que d'étendre les marchés, ce qui permet entre autres la réalisation d'économies d'échelle. Le nombre de ces produits diffusés dans le monde entier ne cesse de s'accroître. Il est clair que cela transforme la consommation dans tous les pays et, au fur et à  mesure que le pouvoir d'achat augmente, les populations consomment les mêmes biens issus du progrès technologique né dans les pays occidentaux (on peut penser par exemple au plastique qui a très profondément bouleversé la façon de vivre des populations des pays en développement).

Les médias ont également joué un rôle majeur. La télévision est aujourd'hui visible à  peu près partout dans le monde grâce aux satellites. Les informations sont donc connues dans le monde entier en même temps et très rapidement. Mais il faut bien dire que les images retransmises proviennent pour l'essentiel des pays développés, en particulier des Etats-Unis, en partie pour des raisons techniques. Or on sait bien que les images ne sont jamais " neutres ", elles véhiculent une façon de voir et des valeurs propres à  ceux qui font le reportage. On peut aussi dire la même chose des séries télévisées ou des films. Ainsi, certains pensent que si la famille conjugale avec un nombre restreint d'enfants devient de plus en plus la norme universelle, c'est au moins en partie du fait des modèles transmis par les films et les séries télévisées. Les médias jouent aussi un grand rôle dans l'uniformisation des musiques. Enfin, le développement d'internet renforce la dépendance technologique vis-à -vis de l'occident, en même temps qu'il contribue à  généraliser l'usage d'une langue, l'anglais, comme moyen de communication universel.

On peut donc penser qu'une culture mondiale se développe, très fortement marquée par la culture occidentale, nord-américaine surtout. Cependant les spécificités, les particularités, socio-culturelles n'ont pas disparu, on va le voir, même s'il est probable qu'elles sont transformées par le processus de mondialisation.

3.2.2 - Mais la mondialisation provoque plus une acculturation qu'une uniformisation de la culture et, parfois même, la revendication d'une identité culturelle spécifique. 0[0]

En effet, les cultures sont encore loin d'être partout les mêmes et le mouvement de transformation d'une culture, du fait de la rencontre avec une autre culture, a toujours existé. On peut également observer que se développe aujourd'hui un mouvement de revendication de la différence, qui montre que la mondialisation ne débouchera pas obligatoirement sur l'uniformisation culturelle.

Une culture n'existe pas en tant que telle, isolée des autres cultures. Même dans les temps plus anciens où les transports, et donc les échanges, demandaient plus de temps, il y a toujours eu des contacts entre cultures. Et ce sont ces contacts qui contribuaient à  transformer, et donc à  construire, la culture. C'est bien ainsi que se sont construites les langues, par exemple, et l'on sait l'importance de la langue pour la culture. Il y a donc d'abord des emprunts réciproques, même quand une culture est dominante et impose certains de ses éléments. Les échanges ne sont jamais à  sens unique. Ainsi les Italiens ont-ils réussi à  imposer aux Etats-Unis la pizza (alors qu'ils étaient loin d'y être dominants) Mais, et l'exemple de la pizza peut très bien le montrer, ces emprunts à  une autre culture sont réinterprétés en fonction des habitudes, des normes et des valeurs caractéristiques de la culture qui importe l'élément (la pizza américaine n'a plus grand chose à  voir avec la vraie pizza italienne). Ces réinterprétations finissent par intégrer la nouveauté à  la culture, de manière à  ce qu'elle ne soit plus une nouveauté, c'est à  dire qu'elle fasse partie intégrante de la culture commune. Si la mondialisation contribue bien à  la diffusion de la culture occidentale, on peut donc penser que les autres cultures vont petit à  petit " acclimater " ces nouvelles caractéristiques culturelles en les transformant, de manière à  ce qu'elles fassent système avec leur propre culture sans que celle-ci disparaisse réellement.

Il faut donc se méfier d'une analyse trop rapide de l'évolution de la consommation comme uniformisation. Parfois, l'emprunt à  une autre société peut avoir un sens revendicatif ou alors la consommation peut avoir une signification sociale différente d'une société à  une autre. Ainsi, le port du jean pour une femme n'a sans doute pas le même sens en France qu'en Iran aujourd'hui, de même, d'ailleurs, que le voile islamique.

Malgré tout, la mondialisation économique et culturelle est une réalité qui a pu déboucher sur un rejet des valeurs qui se diffusent, par exemple les valeurs occidentales. Cela peut être une interprétation de la révolution iranienne de 1979 qui a vu triompher l'imam Khomeini et ses partisans face à  l'occidentalisation forcée du régime précédent.

En conclusion, si l'on voit bien qu'il y aujourd'hui une tendance à  la mondialisation culturelle, on peut dire que celle-ci n'est pas forcément synonyme d'uniformisation. Le poids des pays occidentaux, et des Etats-Unis en particulier, peut laisser craindre un affaiblissement des autres cultures. Mais il ne faut pas négliger le fait que les cultures ont toujours su intégrer des éléments d'autres cultures et que, parce qu'elles sont le ciment de la société, elles ont une force qui leur permet de résister à  certains changements. Cependant, la montée de la contestation de la mondialisation et des conflits à  son propos montre bien la nécessité d'une régulation qui ne va pas sans poser de nombreux problèmes. C'est ce que nous allons voir maintenant.

3.3 - Peut-on réguler la mondialisation ? 0[0]

Vous avez vu dans ce chapitre que la mondialisation des échanges transformait les sociétés, tant sur le plan économique que sur le plan social et culturel. Cette transformation se fait pour le meilleur comme pour le pire : on peut parler de croissance ou de chômage, de développement du tiers-monde ou d'accroissement des inégalités, de diversification des biens et services ou d'uniformisation culturelle, etc. C'est pourquoi certains parlent souvent de " réguler la mondialisation ". Réguler, qu'est-ce que cela veut dire ? Tout simplement créer et imposer des règles, par exemple un droit du travail dans les entreprises, ou des normes environnementales dans la production des biens. Traditionnellement, c'est l'Etat qui, par les lois et les règlements, se charge de la régulation des activités économiques et sociales. Mais comment réguler les échanges quand ils sont mondialisés et que n'existe pas de gouvernement international ? Nous allons voir dans ce paragraphe comment la mondialisation met en difficulté l'activité régulatrice des Etats-nations, puis nous montrerons que le besoin de régulation mondiale fait apparaître de nouvelles instances de régulation ainsi que des institutions supranationales.

3.3.1 - Les politiques nationales de régulation trouvent leurs limites face à  la mondialisation... 0[0]

Face à  la mondialisation, les Etats nationaux sont confrontés à  trois types de problèmes qui révèlent les limites des politiques nationales.

  • Les limites juridiques : elles découlent de la définition même des Etats modernes, qui exercent pleinement leur souveraineté sur la nation dont ils émanent, mais qui n'ont aucune capacité d'action légale en dehors de cette nation. Autant la capacité d'action de l'Etat est grande à  l'intérieur de ses frontières, autant elle est faible au-delà .
  • Les limites économiques : on l'a vu dans la section précédente, le chantage à  la délocalisation limite la capacité des Etats à  imposer des règles aux entreprises. La libéralisation du commerce des biens et des services intensifie la compétition entre les systèmes économiques nationaux et les politiques des Etats se retrouvent mises en concurrence les unes avec les autres. Parallèlement, la libre circulation des capitaux donne aux entreprises la possibilité de transférer leur production dans les pays leur offrant les conditions les plus avantageuses en termes fiscaux et réglementaires. Enfin, la taille croissante des entreprises transnationales leur donne plus de puissance dans leurs relations avec les Etats. Les Etats peuvent donc se trouver dans une position de relative faiblesse face aux entreprises transnationales.

L'absence de solidarité politique : les Etats pourraient surmonter les problèmes posés par la libre circulation des biens, des services et des capitaux s'ils s'entendaient entre eux sur les normes à  imposer aux acteurs économiques. Malheureusement, il n'existe pas de structure efficace de coordination des politiques des Etats, où ils puissent élaborer des politiques communes et prendre des décisions en commun. Au contraire, la mise en concurrence des Etats par les firmes transnationales pousse chacun à  essayer de gagner au détriment des autres, en attirant à  soi les investissements internationaux, ou en favorisant ses exportations par une fiscalité et une réglementation sociale accommodantes.

3.3.2 - ... Mais de nouveaux acteurs émergent qui tentent d'imposer des normes environnementales ou sociales aux entreprises transnationales... 0[0]

La relative impuissance des Etats à  imposer des règles au commerce mondial ou aux entreprises transnationales conduit d'autres acteurs, non gouvernementaux, à  tenter de prendre le relais de la régulation. Avec, bien sûr, d'autres méthodes et pas toujours les mêmes objectifs.

  • Les ONG : les Organisations non gouvernementales sont des personnes morales, c'est-à -dire des associations, indépendantes juridiquement et financièrement des gouvernements. Elles interviennent au niveau international généralement pour y défendre des causes morales, comme la santé et l'action caritative (Médecins Sans Frontières, par exemple), le développement (Action Contre la Faim), ou encore la protection de la nature (Greenpeace, WWF, Les Amis de la Terre, etc.). Elles peuvent aussi promouvoir une vision politique (Amnesty International ou les mouvements altermondialistes comme ATTAC par exemple). Les ONG vont se comporter en groupes de pression auprès des gouvernements et des entreprises pour faire avancer leur cause, parfois par des actions très médiatiques. Elles peuvent à  cette fin informer et mobiliser les citoyens à  travers le monde, pour qu'ils fassent pression sur leurs gouvernements ou sur les entreprises, par exemple en boycottant certains produits. Mais elles peuvent aussi être consultées par des gouvernements et des entreprises soucieux de mieux tenir compte de l'environnement international ou d'obtenir une caution morale pour leurs actions.
    Quoi qu'il en soit, ces ONG sont, au moins potentiellement, un moyen de faire valoir des normes dans les relations économiques internationales. On peut citer comme exemple l'association Max Havelaar, qui labellise certains produits respectant les règles du " commerce équitable ", c'est-à -dire qui accorde une part plus substantielle du prix du produit aux producteurs de matières premières des pays en développement. Cependant, l'origine privée de ces organisations et le fait qu'elles se donnent des objectifs très spécifiques font douter certains qu'elles puissent réellement toujours défendre l'intérêt général.
  • Les syndicats : les syndicats de travailleurs avaient traditionnellement un cadre d'action national, ils négociaient avec le patronat et l'Etat de leur pays pour faire avancer, par des lois ou des accords d'entreprise et de branche, les intérêts des salariés. La mondialisation bouleverse ce schéma : les Etats ne sont plus forcément des interlocuteurs pertinents compte tenu de la limitation de leur capacité d'action, quant aux grandes entreprises, elles sont souvent transnationales et peuvent faire peser sur les salariés, exactement comme face aux Etats, la menace de la délocalisation.

La réaction progressive des syndicats a été de se regrouper au niveau international pour pouvoir coordonner leurs actions et peser plus fortement dans les négociations avec leurs interlocuteurs. C'est dans cette optique qu'ont vu le jour la Confédération Européenne des Syndicats (CES) ou encore la Confédération Syndicale Internationale (CSI). Les difficultés restent encore nombreuses sur la voie de l'internationalisation des syndicats : les traditions et les cultures syndicales varient beaucoup d'un pays à  l'autre, ce qui entraîne des désaccords sur les modes d'action et la définition des objectifs prioritaires.

3.3.3 - ...Et les Etats essaient de se regrouper pour peser sur la mondialisation. 0[0]

Puisque les Etats nationaux sont, du fait de leur taille et de leurs caractéristiques, impuissants à  réguler la mondialisation, l'idée vient tout naturellement de coordonner, voire de regrouper, les Etats pour définir ensemble les normes juridiques, sociales, environnementales, et les moyens de les faire respecter. Deux voies différentes ont été suivies pour mettre en oeuvre cette stratégie, mais avec des difficultés certaines, pour l'heure encore non surmontées.

  • Les institutions internationales : la première voie a été de créer des institutions internationales, dont sont membres les Etats, et qui se chargent de définir des règles applicables en matière économique et sociale dans le monde entier. L'ONU a été le cadre naturel de création de ces institutions avec, par exemple, le BIT (Bureau international du travail, qui rassemble Etats, employeurs et salariés " pour promouvoir le travail décent à  travers le monde ") ou le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement, qui essaie de promouvoir les politiques de développement humain et de lutte contre la pauvreté).
    Plus importante, peut-être, l'OMC (Organisation mondiale du commerce) est cette fois une organisation indépendante de l'ONU, chargée de la régulation du commerce international. Elle est d'abord un cadre où les Etats membres négocient pour se fixer des règles relatives aux échanges commerciaux internationaux, c'est-à -dire qu'ils définissent les règles de la concurrence au niveau mondial. Elle est aussi un organisme de règlement des différends commerciaux (c'est-à -dire des conflits commerciaux) entre les Etats, une instance qui est censée arbitrer entre deux Etats membres quand l'un accuse l'autre de pratiques protectionnistes ou de concurrence déloyale. En pratique, les accords de l'OMC sont essentiellement des accords de libre-échange, visant à  bannir ou encadrer les pratiques protectionnistes des Etats, ce qui conduit certains à  n'y voir qu'une institution favorisant l'approfondissement de la mondialisation plutôt que sa régulation. En réaction, l'OMC essai d'intégrer dans ses négociations des préoccupations environnementales ou sociales, mais les progrès en la matière sont minces, pour ne pas dire inexistants.
    La difficulté de ces institutions internationales est d'abord qu'elles rassemblent des pays trop divers, aux intérêts parfois divergents, pour s'entendre sur autre chose qu'un minimum de règles sans grande portée réelle. De plus, elles rassemblent en leur sein des pays qui sont par ailleurs en rivalité, voire en conflit, et qui ne sont donc pas enclins à  se faire confiance ou à  être solidaires, même sur les questions sociales ou environnementales. Enfin, ces institutions prennent généralement leurs décisions à  l'unanimité, ce qui, compte tenu du nombre d'Etats membres, les condamne pratiquement à  l'immobilisme.
  • Les unions régionales : pour contourner les difficultés rencontrées par les institutions internationales, certains Etats ont décidé de se regrouper en unions régionales, comme, par exemple, l'Union Européenne, le Mercosur (Mercado Comùn del Sur) qui regroupe l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay, le Paraguay et le Venezuela, ou encore l'APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) qui regroupe les Etats-Unis, la Russie, l'Australie, la Chine, le Japon, mais aussi les pays d'Extrême-Orient, le Mexique et le Canada.

    L'idée de ces unions régionales est qu'il sera plus facile d'harmoniser les politiques et les objectifs de pays qui sont proches géographiquement, historiquement ou politiquement. Derrière ces unions régionales, il peut aussi y avoir l'esquisse d'un véritable Etat supranational, comme dans le cas de l'Union Européenne, l'union économique pouvant déboucher sur une union politique (nous étudierons le cas de l'Union européenne de façon plus approfondie dans le chapitre suivant). La logique est aussi de faire émerger, par le regroupement des Etats, des acteurs très puissants qui pourront peser dans les négociations avec les entreprises transnationales ou avec les autres Etats (l'Union européenne, par exemple, n'envoie aux négociations de l'OMC qu'un seul représentant pour ses 27 pays membres).

    Les unions régionales ont débouché effectivement sur une coopération sensiblement plus poussée que les institutions internationales, mais on est encore très loin, dans un cas comme dans l'autre, d'une véritable régulation de la mondialisation. Pourquoi ? Là  encore, même si les pays membres de ces unions sont a priori plus homogènes, les différences de tradition politique et les divergences d'intérêts subsistent et freinent l'harmonisation des politiques. Par ailleurs, la perspective d'une perte de souveraineté des Etats nationaux n'est pas forcément acceptée par les Etats membres et leurs citoyens, d'autant que ces unions régionales ne sont pas porteuses de projets suffisamment consensuels et que leur procédure de décision ne sont pas toujours perçues comme démocratiques et transparentes. Même si une régulation mondiale des échanges économiques semble nécessaire et est souvent réclamée, on voit qu'elle est encore loin d'être effectivement mise en place.