Partie 1

1 - Mutations du travail et conflits sociaux. 5[1]

Depuis que les sociétés sont entrées dans la modernité, depuis le 18ème siècle environ, l'essentiel des conflits sociaux s'est déroulé sur le terrain du travail et de l'emploi. On peut essayer de comprendre pourquoi : le travail occupe, directement ou indirectement, l'essentiel de la vie des individus, en temps d'abord (et bien plus au 19ème siècle qu'aujourd'hui) et aussi parce qu'il est à  l'origine de certaines des inégalités dont nous avons parlé dans le dernier chapitre (revenus en particulier). C'est aussi dans le travail que se noue une bonne partie des relations sociales qui entourent (et intègrent) l'individu. Pour toutes ces raisons, auxquelles il faut ajouter la valeur hautement symbolique du travail, les conflits sociaux sont bien souvent nés dans le monde du travail depuis la naissance du capitalisme.

Nous allons d'abord nous demander comment, concrètement, les conflits sociaux se développent à  partir de la question du travail. Puis, à  travers l'étude de la classe ouvrière, nous verrons comment les conflits engendrent des classes sociales, c'est-à -dire comment le conflit agit sur la structure de la société. 

Les conflits sociaux, on l'a dit plus haut, mettent en jeu des acteurs collectifs, des groupes. La mobilisation de ces groupes ne va pas de soi : comment s'entendre sur les objectifs et les moyens d'action ? Qui organise et dirige le conflit ? Nous nous interrogerons donc sur les difficultés de “ l'action collective ”. Enfin, nous aborderons la question des syndicats et nous verrons le rôle complexe qu'ils jouent dans la gestion des conflits sociaux.

Liste d'activités
n°337 : Les conflits d'après de grands sociologues.

1.1 - Des conflits du travail aux conflits sociaux. 6[0]

C'est la première question qu'il faut se poser : pourquoi le travail est-il une source de conflit social ? Nous allons pour cela réutiliser ce que nous avons vu dans les chapitres précédents, tant sur les inégalités que sur la division du travail - la division, c'est déjà  un peu le conflit ! Mais nous verrons qu'il y a un autre facteur de conflit social, c'est ce que l'on appelle la capacité de mobilisation d'un groupe social, c'est-à -dire la capacité des individus qui le composent à  agir en commun, de façon coordonnée et au profit de buts communs.

1.1.1 - Les inégalités du monde du travail peuvent déboucher sur des conflits. 4[0]

Nous avons vu dans le chapitre précédent que les sociétés modernes, et a fortiori les entreprises, sont traversées par des inégalités nombreuses qui, même si elles tendent à  se réduire sur le long terme, restent encore très importantes. Il y a là  un premier motif de conflit dans le monde du travail. Analysons-le plus en détail :

  • Les inégalités suscitent le conflit quand elles ne sont pas acceptées. C'est ce que l'on a vu dans la troisième section du chapitre précédent – vous pouvez vous y reporter. Les inégalités font partie du fonctionnement de l'économie, mais on a vu qu'il est très difficile de leur trouver une justification consensuelle. Il n'est donc pas étonnant que les avantages accordés à  une personne ou à  un groupe entraînent la jalousie – ou les justes récriminations ! – de ceux qui en sont privés. Les inégalités sont souvent l'enjeu des conflits sociaux : on se bat pour accroître la part des salaires dans la valeur ajoutée au détriment des profits, ou pour améliorer sa rémunération par rapport aux autres métiers de l'entreprise.

  • Mais les inégalités ne suffisent pas à  engendrer un conflit social, parce qu'elles peuvent susciter une compétition entre les individus plutôt qu'entre les groupes. C'est une analyse somme toute assez classique et assez simple. Si un individu n'est pas satisfait de sa situation sociale, il peut l'améliorer de deux façons : soit en changeant de position dans la société en obtenant une promotion individuelle, soit en agissant pour améliorer le sort de tous ceux qui ont la même position sociale que lui – c'est-à -dire de son groupe social. Dans ce dernier cas, il y a effectivement un conflit collectif. Mais dans le premier cas, il n'y a qu'une compétition entre individus pour parvenir aux meilleures places offertes par l'entreprise ou la société. On ne peut pas parler à  ce moment-là  de “ conflit social ”.

  • La plus ou moins grande mobilité sociale entre les métiers joue aussi sur la capacité de mobilisation. S'il existe une grande fluidité entre les positions dans l'entreprise, si l'on peut facilement obtenir une promotion individuelle, alors un individu peut espérer améliorer sa situation personnelle par son seul mérite, sans agir au profit de l'ensemble de son groupe social. Mais si la mobilité sociale est faible, si les métiers restent fermés les uns aux autres, alors les revendications personnelles passeront d'autant plus par une revendication collective. C'est en substance ce que l'on a vu au chapitre 2 sur la crise du système fordiste : les OS, de plus en plus qualifiés, se sont révoltés collectivement contre une organisation du travail qui ne leur laissait entrevoir aucune possibilité de promotion, qui ne témoignait guère de considération pour leurs mérites professionnels.

Vous voyez donc pourquoi les inégalités ne sont pas à  elles seules la cause des conflits sociaux. Ce point-là  est important, parce qu'il permet de dissiper un préjugé un peu simpliste qui associe les gros conflits aux grosses injustices. Or, ce n'est pas toujours – loin s'en faut ! – là  où il y a les plus fortes inégalités qu'il y a les conflits les plus durs. Par exemple, il y a plusieurs millions de mal logés en France mais on ne les voit jamais protester.

1.1.2 - Ces inégalités et ces conflits finissent par constituer les individus en groupes rivaux. 0[0]

Nous avons abondamment montré dans le chapitre 2 que les différentes organisations du travail aboutissent toujours à  différencier et hiérarchiser les tâches dans l'entreprise, mais cette division horizontale et verticale du travail est aussi une division des travailleurs, donc une source de conflits potentiels. Comment passe-t-on de la division au conflit social ? Ce n'est pas si simple qu'on peut le croire. Le point essentiel est que la division du travail peut renforcer la conscience d'appartenir à  un groupe social.

  • La division du travail entraîne la différenciation des travailleurs et donc l'émergence d'identités professionnelles distinctes. Construire son identité professionnelle, c'est revendiquer certaines appartenances, se reconnaître une certaine position dans le groupe et dans sa hiérarchie, se sentir différent d'autres individus (n'appartenant pas au groupe, en général). L'identité professionnelle, c'est aussi les valeurs partagées au sein du collectif de travail, au sein d'un métier. Ces valeurs peuvent changer en fonction de ce que l'on fait dans l'entreprise (on peut penser à  la solidarité des mineurs face à  la pénibilité et la dangerosité de leur métier), mais aussi en fonction de ce que l'on est (la féminisation d'un métier peut en changer les valeurs).

  • Les identités professionnelles deviennent facilement concurrentes dans l'entreprise. On veut dire par là  que les valeurs des groupes sociaux s'opposent sur toutes les questions qui concernent l'entreprise, et au-delà  la société – un peu comme une culture et une contre-culture, revoyez votre cours de première. Le premier point d'opposition est bien sûr les inégalités de rémunérations. Chaque groupe a une idée différente de la valeur des métiers, et donc des inégalités “ justes ” ou “ injustes ” – faut-il par exemple payer plus ceux qui fabriquent le produit ou ceux qui le commercialisent ? Mais l'opposition s'étend aussi à  la façon de gérer l'entreprise : on l'a vu dans le cas de la fermeture des usines LU dans le nord de la France, où la logique entrepreneuriale de l'encadrement (recentrer l'activité du groupe sur les productions les plus rentables) s'opposait à  la logique des salariés (maintenir les sites aussi longtemps que possible pour sauvegarder les emplois). L'affirmation d'une identité professionnelle fait donc non seulement apparaître un groupe social, mais elle lui donne aussi un adversaire.

  • L'organisation matérielle du travail est un autre déterminant de la construction de la conscience du groupe. Si les individus sont dispersés et travaillent séparément, sans se rencontrer, il leur sera très difficile de se coordonner pour agir. Marx expliquait ainsi au 19ème siècle que les paysans français étaient trop dispersés géographiquement pour agir, bien qu'ils aient eu matière à  se révolter. Inversement, le regroupement des ouvriers dans les ateliers puis dans les grandes usines, où l'on travaille ensemble, fait la pause ensemble, mange ensemble, où l'on se rencontre en allant au travail et en repartant chez soi, a incontestablement favorisé l'organisation de la classe ouvrière. Plus près de nous, la connexion des individus sur Internet a facilité la réussite du mouvement des chercheurs, en permettant la circulation des informations, des mots d'ordre et des pétitions.

Pour qu'il y ait un conflit du travail, il faut donc qu'il y ait un conflit d'intérêt, autour des inégalités dans l'entreprise. Il faut aussi qu'il y ait des identités collectives fortement affirmées pour que le conflit prenne une dimension sociale, et oppose des groupes les uns aux autres. Enfin, il faut que ces groupes se mobilisent, c'est-à -dire que les individus qui les composent acceptent d'agir ensemble avec des objectifs communs. Mais la relation entre conflit et identité professionnelle fonctionne également dans l'autre sens. Ainsi, un conflit peut déboucher sur l'affirmation renouvelée et vivante d'une solidarité retrouvée, et donc reconstituer un groupe social. Ainsi, le conflit des infirmières, au milieu des années 90, permit à  celles-ci d'affirmer et d'afficher une solidarité qui ne s'était jamais réellement exprimée jusque-là  et de s'éprouver elles-mêmes comme membres d'un collectif de travail.

1.1.3 - Les conflits portés par ces groupes finissent par déborder du cadre du travail proprement dit pour concerner l'ensemble de la société --> conflit social. 0[0]

Dans les chapitres 2 et 3, vous avez trouvé de quoi percevoir et comprendre la réalité de l’opposition entre les ouvriers d’une part (qui représentent le travail), les dirigeants d’entreprise, les cadres et les contremaîtres d’autre part (qui représentent directement ou indirectement le capital, et donc les “capitalistes” ou bourgeois, détenteurs des capitaux). Voyons maintenant comment cette opposition au sein de l’entreprise est devenue une opposition à l’échelle de la société entière.

  • L’opposition entre ouvriers et bourgeoisie a pris une valeur politique. Au début du 20ème siècle, le clivage entre la gauche et la droite s’est progressivement confondu avec le clivage entre travailleurs et capitalistes. Au fur et à mesure que les ouvriers devenaient numériquement plus importants (au détriment notamment des agriculteurs, qui avaient une toute autre vision du monde), le conflit politique s’est cristallisé sur la question de la propriété, la gauche, représentant les salariés, voulant “nationaliser” le capital, c’est-à -dire exproprier les capitalistes pour qu’ils ne contrôlent plus les entreprises, et donc pour résoudre le conflit social par la disparition d’un des adversaires ! Symétriquement, la droite défendait le droit de propriété comme principe, et donc le pouvoir des actionnaires dans l’entreprise. Moins radicalement, l’enjeu politique entre la droite et la gauche était aussi l’adoption de lois et de règlements qui limitaient le pouvoir des employeurs sur les salariés (Semaine de 40h, Congés payés, Droit du travail, protection contre les licenciements, mais aussi indemnisation du chômage).

  • L’opposition entre ouvriers et bourgeoisie a pris une valeur culturelle. Chaque groupe a affirmé ses valeurs, et son mode de vie. La “culture ouvrière” était nourrie de la fierté du métier : essentiellement masculin, le travail ouvrier supposait souvent la force physique, des connaissances et astuces, essentiellement pratiques, qui se transmettaient au sein de l’atelier. La “culture bourgeoise” était ce qu’on appellerait aujourd’hui la culture savante, celle qu’on transmet à l’école et à l’université (littérature, musique classique, sciences, beaux-arts, …). Les loisirs des deux groupes n’étaient pas non plus les mêmes, d’ailleurs l’obtention d’un droit aux congés payés en 1936 avait une valeur conflictuelle symbolique : jusque-là les vacances étaient l’apanage de la bourgeoisie.

  • L’opposition entre ouvriers et bourgeois a engendré une véritable ségrégation sociale. Elle était visible dans la structure des villes, où les "quartiers ouvriers” – généralement les banlieues où la périphérie des villes – s’opposaient aux “beaux quartiers” – le centre-ville. Mais on la retrouvait aussi à l’école, puisque les enfants des classes populaires et supérieures ne fréquentaient pas les mêmes cursus scolaires. Il a fallu attendre 1975 et la création du collège unique pour que tous les écoliers suivent la même scolarité obligatoire.

On voit donc que le conflit social, initialement circonscrit à l’entreprise, s’est étendu à toute la société, ce qui justifie que l’on parle de classes sociales plutôt que de groupes sociaux, puisque les groupes ne rassemblent plus seulement, par exemple, les ouvriers d’une entreprise, mais tous les ouvriers de la société. De même, le conflit social mérite l’appellation de “lutte des classes” parce qu’il prend une valeur générale.

A savoir avant de commencer
n°18 : Qu'est-ce qu'une classe sociale ?

1.1.4 - L'analyse du conflit social peut alors être menée en termes de lutte des classes. 4[0]

Karl Marx philosophe allemand du 19ème siècle (mais aussi économiste, historien, sociologue) a été un des premiers à  s'intéresser aux conflits sociaux et à  les analyser non pas comme le signe d'un dérèglement social, mais comme la conséquence normal du fonctionnement des sociétés. Il a aussi lié les conflits sociaux à  l'organisation sociale du travail, ce qu'il appelle les “ rapports de production ”. Il est donc logique de l'évoquer à  ce moment du cours. Dans la société contemporaine, le conflit social - la “ lutte des classes ” dans la terminologie marxiste - oppose les salariés et les capitalistes, propriétaires des entreprises. Le conflit d'intérêt repose sur une injustice faite aux salariés par les capitalistes – “ l'exploitation ” – et dégénère en conflit social quand les groupes s'érigent en classes sociales.

  • L'analyse de l'exploitation capitaliste. Les capitalistes sont ceux qui possèdent les moyens de production (machines, bâtiments, terrains), tandis que les salariés, que Marx appelle les “ prolétaires ”, ne disposent que de leur force de travail. Or, dans la société industrielle, il n'est guère possible de produire avec son seul travail. Pour vivre, les salariés sont donc obligés de louer leur travail aux capitalistes, qui s'accaparent la valeur de la production en échange du versement d'un salaire. C'est le régime du salariat. Marx pense que cette domination des salariés par les capitalistes permet à  ces derniers “ d'exploiter ” les salariés, c'est-à -dire de leur verser un salaire inférieur à  la valeur de la production et de garder la différence, le profit. Comment est-ce possible ? Les salariés ne sont pas en mesure de réclamer la totalité de la valeur ajoutée produite parce qu'ils ne sont pas organisés, et que l'employeur peut jouer de la concurrence entre eux. De plus, un volant perpétuel de chômage, caractéristique des sociétés industrielles (Marx l'appelle “ l'armée de réserve ” capitaliste), attise la concurrence entre les salariés : les exclus de l'emploi sont toujours prêts à  accepter un salaire plus faible pour retrouver un travail et échapper à  la misère. L'existence du profit est donc pour Marx la conséquence d'un rapport de force, et donc une injustice parce qu'il estime que seul le travail est source de valeur – une autre façon de dire que la productivité du capital est nulle, aspect très critiquable et très critiqué de la théorie marxiste.

  • La constitution des groupes en classes sociales. Il ne suffit pas d'un conflit d'intérêt pour que l'on puisse parler de conflit social, il faut encore que les individus partageant une même situation dans les rapports de production, ici les salariés, aient conscience de leur similitude et s'unissent pour revendiquer contre un ennemi commun. Ils constituent alors ce que Marx appelle une “ classe sociale ”. Cette opération n'est pas spontanée, et les conditions de travail déterminent souvent la capacité des individus à  s'unir. Ainsi, Marx note que les petits paysans français du 19ème siècle, quoiqu'ayant objectivement des intérêts communs, ne constituaient pas une classe sociale parce que leur dispersion géographique et la concurrence entre eux sur les marchés ou dans l'appropriation de la terre les empêchaient de s'unir. De même, les ouvriers dans le système artisanal médiéval, qui étaient logés chez leur patron, étaient plus proches de celui-ci que des autres ouvriers et n'avaient donc pas de conscience de classe. Mais le développement des grandes usines au 19ème siècle, rassemblant de nombreux ouvriers soumis à  un contrôle hiérarchique très strict, leur a fait prendre conscience de leur identité professionnelle, et l'habitude de s'opposer aux employeurs leur a révélé qu'il constituaient une classe sociale. Il leur restait alors à  s'organiser en syndicats, en partis politiques, pour structurer leurs actions revendicatives et défendre leurs intérêts. De leur côté, les capitalistes procédaient de même, en se structurant en organisations patronales. 

L'analyse marxiste théorise donc les conflits du travail comme source principale de conflictualité dans la société. Mieux, les conflits du travail structurent la société en groupes adverses, organisent l'identité professionnelle comme la vie politique. Cette vision de la société peut paraître pessimiste, mais Marx souligne qu'il en est de même à  toutes les époques : dans l'antiquité, les maîtres dominaient les esclaves, et au moyen âge les seigneurs féodaux dominaient les paysans. Il en va de même chaque fois que la production est organisée de telle sorte qu'un groupe exerce un pouvoir sur un autre.

Liste d'activités
n°309 : Classes et lutte des classes

1.2 - A travers un exemple, la classe ouvrière, comment les mutations du travail transforment-elles les conflits sociaux ? 0[0]

Maintenant que nous avons vu comment l'organisation du travail pouvait engendrer des conflits sociaux, il faut comprendre comment l'existence de conflits sociaux aboutit à  son tour à  la constitution de “ classes sociales ”, c'est-à -dire d'une structuration sociale autour du conflit. Nous prendrons pour cela l'exemple de la classe ouvrière, parce que l'opposition entre les ouvriers et les “ patrons ” a longtemps été l'archétype de la transformation du conflit social en “ lutte des classes ”. Ce qui nous intéresse ici c'est de savoir comment l'opposition entre ouvriers et “ patrons ” à  l'intérieur de l'entreprise, “ sort ” de celle-ci pour devenir une opposition valable dans toute la société. Mais cet exemple est aussi intéressant parce que le travail des ouvriers s'est tellement transformé ces 30 dernières années, que cela amène certains à  penser que les ouvriers ne constituent plus un groupe social en conflit comme autrefois, et donc que l'on assiste à  la “ fin de la classe ouvrière ”. Nous discuterons le bien fondé de cette analyse.

A savoir avant de commencer
n°19 : Qu'est-ce que la classe ouvrière ?

1.2.1 - Les mutations du travail ont réduit le poids des ouvriers, brouillé leur identité professionnelle et diminué leur capacité de mobilisation. 0[0]

Les transformations du travail et les mutations de la classe ouvrière remettent-elles en cause la division de la société française en classes sociales antagonistes ? C'est ce que pensent certains sociologues, et nous allons présenter leurs principaux arguments.

  • La diminution de la part des ouvriers dans la population active. Le recensement de mars 1999 en France met en évidence la poursuite du mouvement amorcé dès le milieu des années 1970 : les ouvriers étaient encore plus de 7 millions en 1982, ils étaient 6.5 millions environ en 1990 et 5.9 millions seulement en 1999. Cela représente une diminution de plus de 15%  des effectifs ouvriers entre 1982 et 1999, alors que, dans le même temps, la population active occupée augmentait. Résultat : la part de la P.C.S. “ ouvriers ” dans la population active occupée a encore plus nettement diminué que ses effectifs : elle est passée de 32.8% de la population active occupée en 1982 à  25.6% en 1999 (Insee, recensements de la population), soit une diminution de 22% environ.  Aujourd'hui, la part des ouvriers dans la population active est inférieure à  celle des employés.

  • La transformation de la nature du travail des ouvriers : la première grande transformation est que les ouvriers travaillent de plus en plus souvent dans les services, comme les chauffeurs routiers, par exemple. Ainsi, en 2001, il y a plus d'ouvriers travaillant dans le tertiaire que d'ouvriers travaillant dans le secondaire (attention, si ce résultat vous étonne parce que vous pensiez que les ouvriers travaillaient forcément dans le secteur secondaire, cela signifie qu'il faut que vous revoyiez comment on répartit les actifs occupés dans les trois secteurs d'activité) en France. Ces ouvriers sont en particulier des ouvriers d'entretien et de maintenance. “ La classe ouvrière est désormais disséminée dans les rouages de la société de services et non plus soudée au cœur du système industriel ” (E. Maurin, Sciences humaines n°136, mars 2003). Même dans le secteur secondaire, les ouvriers font beaucoup moins souvent qu'avant des tâches de production au sens strict car celles-ci sont de plus en plus automatisées. On a donc un développement des tâches de tri, d'emballage et de manutention en général d'un côté, et un développement des tâches de surveillance, contrôle et réglage des machines automatisées d'un autre côté. La deuxième transformation touche la qualification des ouvriers : la qualification personnelle des ouvriers s'est plutôt élevée (il y a davantage de diplômes professionnels) mais ils exercent souvent un emploi dont la qualification est inférieure à  celle qu'ils possèdent (31% des salariés embauchés pour un emploi ne nécessitant pas officiellement de qualification sont titulaires d'un CAP ou d'un BEP). Le nombre des emplois d'ouvriers non qualifiés avait beaucoup diminué entre 1982 et 1994 mais il a réaugmenté entre 1994 et 2001. Au total, la part des emplois d'ouvriers qualifiés dans l'ensemble des emplois ouvriers progresse cependant.

  • Taille des entreprises et du collectif de travail : parce que la nature du travail a changé, la taille des entreprises dans lesquelles travaillent les ouvriers a beaucoup diminué. Cela s'explique d'une part par l'automatisation des tâches de production proprement dites : certaines usines sont aujourd'hui quasi “ désertes ”, d'autre part par le fait que les ouvriers travaillent de plus en plus souvent dans des entreprises du tertiaire qui sont traditionnellement, en moyenne, de taille inférieure à  celle des entreprises industrielles. Le cadre de travail des ouvriers a donc été bouleversé : les grands rassemblements ouvriers à  l'ouverture des grilles de l'usine ne font bien souvent plus partie de l'expérience vécue par les ouvriers. Mais le fait que la taille de l'entreprise diminue ne signifie pas que les ouvriers seront plus proches du patron : en règle générale, ces petites entreprises appartiennent à  de grands groupes industriels et financiers et le pouvoir est en général bien loin du lieu de production.

  • Les transformations récentes du travail et de l'emploi (précarisation du travail, suppression de certains emplois non qualifiés, par exemple d'ouvriers, individualisation de la carrière des salariés, etc…) agissent aussi sur l'identité professionnelle : les frontières de l'emploi sont plus floues, les métiers se transforment, les horaires sont “ à  la carte ”, l'individu semble triompher et les collectifs de travail semblent moins englobants, moins contraignants pour les individus, mais aussi moins protecteurs. L'identité professionnelle semble donc moins “ imposée ” à  l'individu qui doit bien davantage trouver ses repères seul pour la construire. Dans ces conditions, on voit bien que la mobilisation en vue d'un conflit sera sans doute plus difficile à  obtenir.

  • La culture ouvrière recule avec la transformation du travail ouvrier.  La précarisation du travail et l'expérience du chômage (qui touche proportionnellement plus les ouvriers que les autres P.C.S.) dévalorisent le travail ouvrier, tandis que le changement de la nature du travail ouvrier (moins directement en contact avec la matière et la production) attaquent directement sa spécificité. De même, les conditions de vie des ouvriers se sont transformées, semblant rejoindre celles d'une vaste “ classe moyenne ” : d'une part, les revenus, et donc la consommation, se sont élevés rapidement durant les années 1960 et 1970, permettant aux ouvriers d'accéder aux biens de consommation durables comme la télévision, la machine à  laver ou l'automobile ; d'autre part, les modes de vie des ménages ouvriers se sont également transformés par le développement du travail des femmes d'ouvriers, l'allongement de la durée de scolarisation des enfants d'ouvriers et le développement de l'accession à  la propriété grâce au crédit. Au final, les conditions de vie semblent s'égaliser avec celles d'autres groupes sociaux et les éléments qui contribuent à  forger et à  transmettre la culture ouvrière semblent peu à  peu disparaître.

Liste d'activités
n°324 : Evolution de l'effectif et de la part des ouvriers dans la P.A. en France
n°333 : Sentiment d'appartenance de classe et moyennisation.
n°335 : La nature du conflit de 1995 en France.

1.2.2 - Cependant, si l'influence politique et sociale des ouvriers est moins nette, les raisons du conflit avec les classes supérieures restent fortes. 0[0]

Il faut nuancer le diagnostic d'une disparition de la classe ouvrière, parce qu'il ne s'agit pas d'une disparition des ouvriers, mais de la perte de leur statut de classe sociale, c'est-à -dire de la capacité à  transposer leur conflit à  l'échelle de la société tout entière. De plus, les sources du conflit social, les inégalités, la faible mobilité sociale, perdurent toujours et même parfois s'aggravent.

  • Le poids numérique des ouvriers dans la population française reste important malgré leur relatif déclin. Le groupe social des ouvriers disparaîtrait, faute de combattants en quelque sorte ? Ce n'est pas si évident que cela. En effet, aujourd'hui, près d'un tiers des pères de famille sont ouvriers et 40% des enfants sont élevés dans un ménage où un des deux adultes au moins est ouvrier. Ce sont des proportions élevées qui montrent que la transmission de la culture ouvrière reste toujours possible, au moins en partie. D'autre part, il semble bien que la diminution des effectifs ouvriers soit stoppée depuis deux ou trois ans.

  • La faible mobilité sociale enferme encore la classe ouvrière sur elle-même et la coupe des classes supérieures. Louis Chauvel a montré à  quel point depuis 20 ans, la mobilité sociale nette est faible : les chances de monter dans la hiérarchie sociale, si l'on enlève les effets des transformations de l'emploi, sont très faibles, et cela malgré la scolarisation allongée des enfants, ceux des ouvriers en particulier. Aujourd'hui, on observe de plus en plus fréquemment des enfants qui ont fait des études bien plus longues que celles de leurs parents et qui, pourtant, intègrent le marché du travail, d'une part bien plus difficilement, d'autre part à  un niveau équivalent, voire moins élevé. Résultat de cette faible mobilité ascendante : l'écart social entre les groupes sociaux a recommencé à  s'accroître. Et ce d'autant plus que, on l'a vu dans le chapitre précédent, l'accès à  l'enseignement supérieur est encore très inégal selon l'origine sociale, au détriment des enfants d'ouvriers.

  • Enfin, les inégalités, y compris matérielles, demeurent importantes. On en a déjà  parlé dans le chapitre précédent mais on peut en reparler ici sous l'angle des classes sociales. Certes les ouvriers ont accédé dans leur majorité à  la consommation de masse, mais la distinction se porte sur de nouveaux biens et surtout sur les services : les taux de départ en vacances restent très inégaux (et il ne s'agit pas des mêmes vacances quand il y a départ), l'accès à  Internet reste socialement très inégalement réparti, les cadres ont largement développé leurs consommation de services à  domicile (femmes de ménage, garde d'enfants, …), l'habitat reste spatialement très différencié, etc.

Conclusion : les ouvriers constituent plus certainement un groupe social qu'une classe sociale au sens marxiste du terme.

1.3 - Le rôle des syndicats dans les conflits sociaux. 0[0]

Vous avez l'habitude d'associer les syndicats aux conflits sociaux, et même de les considérer, sinon comme la cause, du moins comme des acteurs essentiels des conflits. Ils sont effectivement souvent à  l'origine des grèves, des manifestations, et, par les revendications qu'ils expriment, ils peuvent entretenir la tension sociale. Mais cette vision des choses ne recouvre qu'une partie de la réalité, car les syndicats jouent en fait un rôle bien plus complexe, et, paradoxalement, permettent aussi de réduire la conflictualité dans les entreprises. Cela amène à  s'interroger sur les conséquences de la désyndicalisation que l'on constate dans les sociétés modernes : cela va-t-il accroître ou diminuer la conflictualité dans la société ?

A savoir avant de commencer
n°20 : Le développement historique des syndicats en France.

1.3.1 - Si les syndicats ont favorisé l'émergence de conflits sociaux par leur capacité d'organisation, ils ont également permis de les régler plus facilement par l'institutionnalisation (des conflits et des organisations). 0[0]

Voyons concrètement comment le développement des syndicats peut permettre le développement des conflits sociaux dans les entreprises, et plus généralement au niveau de la société tout entière.

  • Les syndicats rassemblent les moyens matériels et humains de l'action collective. L'action collective coûte cher, et les syndicats sont d'abord un moyen de la financer. Ils collectent des cotisations, reçoivent parfois des dons ou des subventions publiques, qui permettent de faire face aux dépenses nécessaires à  la mobilisation des salariés (presse syndicale, tracts, locaux et moyens de communication, transports des militants, caisse de solidarité pour compenser les pertes de salaires en cas de grève, …). Mais ces moyens permettent surtout de payer des permanents, c'est-à -dire des personnes qui travaillent à  temps plein pour le syndicat, assurent des permanences pour informer ou aider les salariés, gèrent les aspects matériels de la vie syndicale, négocient avec les employeurs. Les permanents et plus généralement les militants syndicaux assurent la coordination et donc l'efficacité de la revendication. En effet, si on veut par exemple lancer une grève pour faire pression sur l'employeur, il vaut mieux que tout le monde cessent le travail en même temps pour que la démonstration de force soit plus convaincante : c'est le rôle des syndicalistes de coordonner les actions individuelles de revendication. Et si on veut que la grève soit un succès, il faut aussi informer les salariés à  l'avance et essayer de les convaincre de participer, et là  encore, les syndicats fournissent un travail essentiel pour le développement de mouvements sociaux.

  • Les syndicats sont un cadre institutionnel qui permet de faire émerger des décisions collectives et de mener des négociations pour sortir des conflits. Enfin, pour mener une action collective, il faut s'entendre sur les buts de l'action (que réclame-t-on ?), sur les moyens à  mettre en œuvre (grève, ponctuelle ou générale, manifestation, pétition, …). Pour prendre de telles décisions, il faut un cadre institutionnel démocratique précis qui offre aux individus les moyens de s'exprimer, de désigner des représentants, et pour ces représentants, il faut des instances de réunion et de décision pour aboutir à  des choix collectifs représentatifs de ce que souhaitent les adhérents. Pour mettre un terme au conflit, il faut pouvoir discuter avec un “ interlocuteur ” représentatif, ne serait-ce que pour savoir quelles sont les revendications de ceux qui protestent ! Il faut aussi pouvoir discuter pour chercher d'éventuelles solutions de compromis, ou de conciliation des points de vue. Les syndicats sont aussi nécessaires pour organiser une négociation permanente qui prévienne les conflits. Avant de prendre une décision, la consultation des syndicats permet de repérer ce qui peut éventuellement poser problème et susciter le conflit. On peut alors négocier les solutions a priori, et ainsi faire l'économie d'une grève, par exemple.

  • Les syndicats permettent de maintenir le conflit social dans des formes socialement acceptables. Dès lors que l'on rentre dans un conflit social, la question des méthodes de revendications se pose. Elle est importante parce que des “ dérapages ” sont toujours préjudiciables à  la cause que l'on défend. Si, par exemple, lors d'une manifestation, des violences ou des dégradations sont commises par les manifestants, ils auront plus de mal à  rallier l'opinion publique. Les syndicats font ainsi fonction de “ service d'ordre ”, pour maintenir la revendication dans certaines limites.

Les conflits antérieurs et les négociations successives ont amené les employeurs et les syndicats, et souvent l'Etat, à  s'entendre pour édicter des règles qui régissent les situations de conflits potentiels . Ainsi, le droit du travail encadre les licenciements, en précisant quand un employeur peut licencier et quelles compensations il doit éventuellement apporter. Cela permet d'éviter d'une part une utilisation arbitraire, voire répressive, du licenciement, mais aussi de le rendre moins contestable par les salariés. De même, les “ grilles de rémunération ”, qui prévoient quels salaires peuvent être versés en fonction du métier ou de l'ancienneté, permettent d'éviter que les promotions soient un sujet de conflit entre l'employeur et les salariés. L'émergence d'un droit du travail a aussi comme conséquence de faire rentrer le juge dans l'entreprise. Le recours à  la justice est en effet un moyen de faire arbitrer les litiges par les tribunaux sans passer par le conflit social. De ce point de vue, les entreprises ressemblent de plus en plus à  la société, qui se civilise en remettant la charge de la résolution des conflits à  une institution judiciaire indépendante.

L'existence de syndicats facilite donc grandement l'action collective. En ce sens, le syndicalisme peut être considéré comme un facteur de conflictualité sociale. C'est d'ailleurs en partie pour cette raison que les grèves en France sont plus importantes dans le secteur public que dans le secteur privé : les syndicats y sont encore relativement puissants et bien implantés. C'est pour cela aussi que les chefs d'entreprise sont souvent réticents face à  l'implantation de syndicats !

Le paradoxe n'est qu'apparent : les syndicats augmentent l'efficacité de la mobilisation collective et donc favorisent les conflits sociaux, mais en même temps, ils permettent de “ piloter ” ces conflits et donc de les rendre moins radicaux et de leur trouver une conclusion. Le syndicalisme rend en quelque sorte les conflits sociaux plus efficaces, mais plus raisonnables.

1.3.2 - Mais, d'une part, les mutations du travail affaiblissent dans une certaine mesure les syndicats. 0[1]

Ce phénomène de la désyndicalisation est important à  analyser, parce qu'il permet de comprendre pourquoi il est nécessaire que les groupes sociaux soient organisés. Cela permet aussi de comprendre que la “ mécanique ” du conflit social est parfois aussi essentielle que le fond de la discorde. Nous verrons dans un premier temps la réalité de la désyndicalisation, puis quelques éléments d'explication et enfin les conséquences sur les conflits sociaux.

  • La désyndicalisation est un phénomène général dans les pays industrialisés. Le nombre de conflits, mesuré par le nombre de journées de travail perdues du fait des grèves, a considérablement diminué en France depuis 20 ans : entre 3 et 4 millions  de journées perdues par an pour fait de grève à  la fin des années 1970, moins d'un million en général depuis 1985. [faites l'activité située en bas de ce paragraphe !] Cette diminution peut étonner : on a parfois l'impression, à  tort, que les grèves sont plus nombreuses que jamais. En fait, elles ont beaucoup plus diminué dans le secteur privé que dans le secteur public, où les grèves se “ voient ” plus car elles touchent souvent des services publics. Mais le secteur public emploie moins de travailleurs que le secteur privé. Le taux de syndicalisation (part des syndiqués dans la population active occupée) a beaucoup décru depuis 30 ans. Aujourd'hui, en France, on estime que 8% environ des travailleurs sont syndiqués (près de 40% l'étaient en 1950). Le taux de syndicalisation reste bien plus élevé dans le secteur public que dans le secteur privé (où il est d'environ 3.5%), dans les grandes entreprises que dans les petites, même s'il a diminué partout. La diminution de l'influence des syndicats se voit aussi au fait que certains conflits, parmi les plus durs de ces dernières années, démarrent en dehors des syndicats, comme nous le verrons plus loin.

  • Premier élément d'explication de la désyndicalisation : la montée du chômage. C'est une explication conjoncturelle : la montée du chômage peut expliquer que les salariés, craignant pour leur emploi, renoncent à  se mettre en grève ou à  entamer un conflit avec leur employeur. Dans ce cas, on peut penser que si la croissance repartait et si le chômage diminuait sensiblement et durablement, le nombre des conflits pourrait repartir à  la hausse.

  • Deuxième élément d'explication de la désyndicalisation : les transformations du travail. Il s'agit cette fois d'une explication structurelle à  la désyndicalisation. La transformation de la structure des emplois joue en défaveur de la syndicalisation. En effet, le nombre d'emplois ouvriers, et plus généralement dans les industries, a considérablement diminué depuis 1975, comme nous l'avons vu. Or, le syndicalisme a une bonne part de ses racines dans le mouvement ouvrier. De plus, le travail dans les usines s'est transformé, les horaires se sont flexibilisés, et les syndicats ont plus de mal à  entrer en contact avec l'ensemble des salariés. L'éclatement du collectif de travail fait que tous les gens qui travaillent au même endroit n'ont pas forcément le même employeur (c'est le cas quand il y a des travailleurs intérimaires) ce qui rend plus difficile la mobilisation. Et le développement des firmes multinationales, qui éloigne encore les travailleurs de la direction réelle de l'entreprise, rend plus difficile l'identification et l'atteinte du groupe avec lequel on peut rentrer en conflit. Enfin, les emplois du tertiaire, qui se sont beaucoup développés, sont situés dans des entreprises de taille inférieure à  celle des entreprises industrielles. Or le syndicalisme se développe plus facilement dans les grandes entreprises que dans les petites. Et la féminisation qui a accompagné cette tertiairisation joue aussi en défaveur des syndicats car les femmes sont, en moyenne, moins syndiquées que les hommes.

  • Troisième élément d'explication : l'institutionnalisation des syndicats. Ce qu'on appelle l'institutionnalisation, c'est le fait que les syndicats sont reconnus par les employeurs comme des interlocuteurs légitimes et incontournables. C'est aussi le fait que le nombre de permanents, c'est-à -dire de personnes qui travaillent à  plein temps pour le syndicat, augmente. Cette évolution peut couper les syndicats de leurs adhérents. Ceux-ci ne se sentent plus représentés réellement par les permanents syndicaux qui négocient avec les organisations patronales. Les syndicats apparaissent alors comme des organisations bureaucratiques dans lesquelles les adhérents ne se reconnaissent plus, d'où la diminution du nombre d'adhésions. Il en résulte que les syndicats encadrent moins qu'avant les conflits. Ce ne sont pas toujours eux qui appellent à  la grève (certains conflits se déclenchent “ à  la base ”, sans appel des syndicats). Leur place est prise par des “ coordinations ”. De quoi s'agit-il ? Les grévistes élisent des représentants, indépendamment de leur appartenance syndicale, qui vont aller négocier avec la direction (alors que c'est le rôle traditionnellement dévolu aux syndicats) et qui viennent rendre compte devant la “ base ” de l'évolution des négociations. Dans le courant des années 90, on a vu par exemple le conflit des infirmières ou celui des chauffeurs routiers être géré de la sorte. On peut lire ici une méfiance vis-à -vis des syndicats, considérés comme des institutions coupées de la base des travailleurs.

Liste d'activités
n°343 : Mesure et évolution du taux de syndicalisation
n°327 : Journées individuelles de grèves en France, 1952 / 2000

1.3.3 - Et, d'autre part, la montée de l'individualisme, par certains aspects, peut remettre en cause l'action collective. 4[0]

Pour expliquer pourquoi un conflit social éclate ou pas, on peut d'abord se demander ce que les individus ont à  y gagner. On pourrait de prime abord penser qu'ils ont forcément intérêt à  participer au conflit puisqu'ils pourront de cette façon défendre ou améliorer leur situation. Mais l'analyse se complique dès lors qu'on intègre les coûts que représente un conflit social pour les individus : par exemple, les journées de salaires perdues lors d'une grève, le fait que l'employeur donnera sans doute moins de promotion à  un salarié peu accommodant, etc. Cela permet de comprendre les aléas de la mobilisation sociale :

  • Les individus se comportent en “ passagers clandestins ” et renoncent au conflit social. Si les gains tirés d'un conflit (par exemple, une hausse des salaires) profitent à  tous (y compris à  ceux qui n'ont pas participé au conflit), les coûts de l'action ne reposent que sur ceux qui l'auront entreprise (les grévistes, par exemple). Dès lors, il est rationnel pour un individu de ne pas participer au conflit, même s'il a intérêt à  ce que celui-ci réussisse. En effet, s'il s'abstient d'y participer, il évite le coût lié au conflit mais en retire les bénéfices quand les autres auront fait aboutir la revendication. Mais comme tout le monde fait le même calcul, personne ne s'engagera dans le conflit parce que chacun espérera profiter de l'action des autres. Dans ce cas, il y a bien peu de chances qu'un conflit social éclate.

  • Mais alors, pourquoi y a-t-il quand même des conflits ? Pour rester dans la même grille d'analyse, si des individus participent à  un conflit, c'est qu'ils tirent un avantage direct de cette participation, indépendamment du résultat du conflit. Il peut s'agir bien sûr d'avantages symboliques (notoriété, reconnaissance des autres, amélioration de l'estime de soi, nouvelles solidarités, etc…). Ainsi, par exemple, les mouvements qui se rattachent à  la mouvance altermondialiste tissent-ils très souvent des réseaux d'échanges personnels (produits bio, échanges de services, formations réciproques, etc…), intéressants à  la fois sur le plan matériel et sur le plan des relations sociales.

 

1.3.4 - Cet affaiblissement des syndicats n'est cependant pas sans risque et il n'est peut-être que transitoire. 0[0]

La désyndicalisation peut entraîner une augmentation et surtout une radicalisation des conflits sociaux. C'est au fond facile à  comprendre, puisque l'on a dit plus haut quel rôle pouvaient jouer les syndicats dans la prévention et la régulation des conflits. Sans présence syndicale, difficile d'organiser une consultation ou une négociation, difficile de savoir sur quoi céder pour mettre fin à  une grève.