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en Sciences Economiques et Sociales
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Nous avons abondamment montré dans le chapitre 2 que les différentes organisations du travail aboutissent toujours à différencier et hiérarchiser les tâches dans l'entreprise, mais cette division horizontale et verticale du travail est aussi une division des travailleurs, donc une source de conflits potentiels. Comment passe-t-on de la division au conflit social ? Ce n'est pas si simple qu'on peut le croire. Le point essentiel est que la division du travail peut renforcer la conscience d'appartenir à un groupe social.
La division du travail entraîne la différenciation des travailleurs et donc l'émergence d'identités professionnelles distinctes. Construire son identité professionnelle, c'est revendiquer certaines appartenances, se reconnaître une certaine position dans le groupe et dans sa hiérarchie, se sentir différent d'autres individus (n'appartenant pas au groupe, en général). L'identité professionnelle, c'est aussi les valeurs partagées au sein du collectif de travail, au sein d'un métier. Ces valeurs peuvent changer en fonction de ce que l'on fait dans l'entreprise (on peut penser à la solidarité des mineurs face à la pénibilité et la dangerosité de leur métier), mais aussi en fonction de ce que l'on est (la féminisation d'un métier peut en changer les valeurs).
Les identités professionnelles deviennent facilement concurrentes dans l'entreprise. On veut dire par là que les valeurs des groupes sociaux s'opposent sur toutes les questions qui concernent l'entreprise, et au-delà la société – un peu comme une culture et une contre-culture, revoyez votre cours de première. Le premier point d'opposition est bien sûr les inégalités de rémunérations. Chaque groupe a une idée différente de la valeur des métiers, et donc des inégalités “ justes ” ou “ injustes ” – faut-il par exemple payer plus ceux qui fabriquent le produit ou ceux qui le commercialisent ? Mais l'opposition s'étend aussi à la façon de gérer l'entreprise : on l'a vu dans le cas de la fermeture des usines LU dans le nord de la France, où la logique entrepreneuriale de l'encadrement (recentrer l'activité du groupe sur les productions les plus rentables) s'opposait à la logique des salariés (maintenir les sites aussi longtemps que possible pour sauvegarder les emplois). L'affirmation d'une identité professionnelle fait donc non seulement apparaître un groupe social, mais elle lui donne aussi un adversaire.
L'organisation matérielle du travail est un autre déterminant de la construction de la conscience du groupe. Si les individus sont dispersés et travaillent séparément, sans se rencontrer, il leur sera très difficile de se coordonner pour agir. Marx expliquait ainsi au 19ème siècle que les paysans français étaient trop dispersés géographiquement pour agir, bien qu'ils aient eu matière à se révolter. Inversement, le regroupement des ouvriers dans les ateliers puis dans les grandes usines, où l'on travaille ensemble, fait la pause ensemble, mange ensemble, où l'on se rencontre en allant au travail et en repartant chez soi, a incontestablement favorisé l'organisation de la classe ouvrière. Plus près de nous, la connexion des individus sur Internet a facilité la réussite du mouvement des chercheurs, en permettant la circulation des informations, des mots d'ordre et des pétitions.
Pour qu'il y ait un conflit du travail, il faut donc qu'il y ait un conflit d'intérêt, autour des inégalités dans l'entreprise. Il faut aussi qu'il y ait des identités collectives fortement affirmées pour que le conflit prenne une dimension sociale, et oppose des groupes les uns aux autres. Enfin, il faut que ces groupes se mobilisent, c'est-à -dire que les individus qui les composent acceptent d'agir ensemble avec des objectifs communs. Mais la relation entre conflit et identité professionnelle fonctionne également dans l'autre sens. Ainsi, un conflit peut déboucher sur l'affirmation renouvelée et vivante d'une solidarité retrouvée, et donc reconstituer un groupe social. Ainsi, le conflit des infirmières, au milieu des années 90, permit à celles-ci d'affirmer et d'afficher une solidarité qui ne s'était jamais réellement exprimée jusque-là et de s'éprouver elles-mêmes comme membres d'un collectif de travail.